23 1 Voulez-vous être parfait Et garder l'innocence? En voici le
secret: Pratiquez le silence.
Voulez-vous rendre au Seigneur Une gloire bien pure? Taisez-vous
et fermez votre coeur A toute créature.
23 2 Comment éteindre le feu De la langue cruelle Qui souille et
tue en tout lieu L'âme la plus fidèle? Le seul silence est la
mort De cette meurtrière, Il en a, sans faire aucun effort, Une
victoire entière.
23 3 O petit morceau de chair, O langue délicate, Tu brûles du
feu d'enfer, Tu perds l'âme et la flatte, Tes dards sont
envenimés D'un poison incurable, Tes bons mots sont les traits
enflammés Et les pièges du diable.
23 4 Mal inquiet et cruel, Meurtrière enragée, Glaive tendre,
mais mortel, Dont l'âme est saccagée, Par ton glaive à deux
tranchants Tu fais périr plus d'âmes Qu'un tyran, même des plus
méchants Par le fer et les flammes.
23 5 Tu ravages ta maison Et celle de ton frère, Tout périt par
ton poison Et jusqu'au monastère, O grande université De tous les
plus grands crimes, Abrégé de toute iniquité Qui peuple les
abîmes.
23 6 Tu vomis les jurements, Tu fais les médisances, Tu fais les
emportements, Tu dis les insolences, Tu blasphèmes, tu maudis, Tu
détestes et tu grondes, Tu commets des péchés infinis Et les plus
grands du monde.
23 7 Chers amis, périrons-nous Par ce mal ordinaire? Pour éviter
son courroux, Apprenons à nous taire; Le silence est à ce mal Un
remède infaillible, Il détruit ce poison infernal Et ce monstre
terrible.
23 8 Un grand parleur n'est souvent Qu'un coffre sans serrure,
Un gros ballon plein de vent, Un beau sac plein d'ordure; Comme
il est tout dissipé Sans veiller sur soi-même, Le démon l'a
bientôt attrapé, Pour son malheur extrême.
23 9 Un grand causeur n'est jamais Dirigé sur la terre, Sa
bouche lance des traits Dont il se fait la guerre, Souvent il en
est blessé Jusqu'à perdre la vie, Et son coeur comme une cible
est percé Par sa propre folie.
23 10 Le sage a sa bouche au coeur, Il y parle, il y couche.
Au contraire, un grand parleur A son coeur en sa bouche; Il
raisonne, il fait grand bruit, C'est un torrent rapide, Mais son
bruit ne rapporte aucun fruit, Il n'est qu'un vaisseau vide.
23 11 L'homme sage selon Dieu, Rempli de sa sagesse, Ne parle
point ou très peu, Le fou parle sans cesse; Le sage est
silencieux, Son silence édifie, Un causeur est souvent
scandaleux, Et toujours il ennuie.
23 12 Oh! qu'un silence réglé Est saint et salutaire! Les Pères
l'ont appelé Le divin séminaire, Qui forme en l'entendement De
divines pensées, Qui remplit le coeur secrètement De douceurs
embrasées.
23 13 On peut aussi l'appeler Une divine école, Pour apprendre à
bien parler, Pour former sa parole; On ne parle justement Que
quand on sait se taire, Quand on veut parler incessamment On
parle en téméraire.
23 14 On soutient avec raison Qu'il est très nécessaire Pour bien
faire l'oraison, Puisqu'il en el le père.
Oui, c'est lui qui nous instruit A former nos prières, Qui nous
donne en secret et sans bruit Les plus pures lumières.
23 15 Il est le grand directeur Et le soutien d'une âme, Le sûr
gardien de son coeur, L'entretien de sa flamme.
La sagesse est avec lui, Il ne va point sans elle, Tous les deux
sont la gloire et l'appui D'une âme bien fidèle.
23 16 C'est un livre merveilleux Où l'ignorant sait lire.
Un prédicateur fameux Qui parle sans rien dire, Un baume de bonne
odeur Dont l'âme est enbaumée, Un secret dont l'âme du pécheur
Est doucement charmée.
23 17 Sans lui, la religion est stérile et flottante; Sans lui,
la dévotion Est souillée et traînante.
Mais ce baume si divin N'a jamais de tristesse; Il remplit le
coeur le plus chagrin De joie et d'allégresse.
23 18 Au dehors Dieu parle peu, Mais toujours en soi-mêne; Oh!
bel exemple de Dieu! O modèle suprême! Jésus-Christ pendant
trente ans A gardé le silence; Oh! que ces exemples éclatants
Prouvent son excellence!
23 19 Mais la Mère du Sauveur, Le plus grand des miracles, Qui
conservait en son coeur Les plus divins oracles; A parlé très
rarement; On le sait des apôtres, Et son coeur méditait doucement
Les paroles des autres.
23 20 C'était la grande leçon Des sages de la Grèce, Afin
d'obtenir le don D'une grande sagesse: Le silence était aux
saints Une béatitude, Pour se taire ils fuyaient les mondains
Jusqu'en la solitude.
23 21 Mais comment faut-il parler Quand on ne peut se taire?
C'est ce qu'il nous faut régler; Rien n'est si nécessaire,
Puisque la langue a chez soi Et la mort et la vie.
Par raison et même par la foi, Réglons-la, je vous en prie.
23 22 La langue parle du coeur, Elle est sa ressemblance; Son
bonheur ou son malheur Vient de son abondance; S'il est plein de
sainteté, La langue est innocente; Mais s'il est rempli
d'iniquité, La langue est très méchante.
23 23 Pour parler bien saintement, Qu'il nous faut de prudence!
Pour parler bien prudemment, Qu'il faut de vigilance! On parle
bien aisément, Notre langue est hardie, Mais d'un mot qu'on lâche
imprudemment On cause un incendie.23 24 Que la langue fait de
maux! Que de vaine glissades! Que d'inutiles propos! Que de
sottes ruades! Désirez-vous éviter Mille discours frivoles?
Rendez-vous très promt pour écouter, Mais très lent en paroles.
23 25 Mais, voulez-vous exceller En cet art nécessaire? Soyez
très chiche à parler Et très riche à vous taire; Que vos mots
soient médités Et passés à la lime, Puis après, dites les vérités
Sans mensonge et sans crime.
23 26 Parlez pour édifier Le prochain votre frère, Parlez pour
glorifier Le Seigneur votre Père; Cherchez Dieu dans vos discours
Et n'y blessez personne, Puis parlez et prêchez tous les jours,
Votre parole est bonne.
23 27 En parlant être importun, Répondre sans entendre,
Interrompre aussi quelqu'un Et parler sans attendre, Ou parler à
tout propos, Sont des traits de folie, Ou du moins ce sont de
grands défauts Contre la modestie.23 28 Ne parlez point en
criant, Parlez d'une voix basse Sans éclater en riant, Sans mime
et sans grimace, Sans fard et sans vanité, Sans parler pour
paraître; Doucement, avec humilité; Sans prendre un ton de
maître.
23 29 Parlez dans la vérité, Sans nulle hypocrisie, Sans choquer
la charité, Sans nulle flatterie; Parlez sans respect humain,
Mais sans être incommode, Rendez-vous tout à tous au prochain;
Mais sans être à la mode.
23 30 Tout ce qui luit n'est pas or.
Parlez avec prudence, Conservez votre trésor Dans un profond
silence; Sans en être bien requis Ou sans obéissance, Gardez-vous
d'être un donneur d'avis Plein de sa suffisance.
23 31 Tâchez de ne pas parler Au temps qu'il faut se taire, Comme
au lit et le repas, S'il n'est pas nécessaire; Mais surtout ne
dites rien D'inutile en l'église, Soyez-y d'un silence chrétien
Et d'une foi soumise.
23 32 Qui babille en ce saint lieu Fait une irrévérence Et commet
contre son Dieu Une cruelle offense; Il lui donne autant de coups
Qu'il dit de choses vaines, Mais toujours Dieu venge avec
courroux Ceux qui lui font ces peines.
23 33 Grands dévots mais pauvres saints Qui babillez sans cesse,
Devant mon Dieu je vous plains, La charité me presse.
Quel dévot aveuglement! Quel sot babillonnage! N'est-ce pas vous
damner saintement Par un dévot langage?
23 34 Sans choisir la bonne part D'un vrai dévot qui pleure,
Parler du tiers et du quart, Babiller à toute heure, Regarder de
tous côtés, Courir de rue en rue, S'enquérir de toutes
nouveautés.
O dévote perdue!
23 35 Adieu sa dévotion, Car sa bouche est ouverte.
Adieu sa religion, Oh! la terrible perte! Adieu sa communion Et
sa secrète flamme.
Adieu ciel, adieu perfection, Elle damne son âme.
23 36 Le Seigneur vous jugera, O dévotes causeuses, Sa justice
punira Vos paroles oiseuses.
Babillardes de ce temps, Si vous n'êtes damnées, Oh! que vous
souffrirez de tourments Pendant bien des années!
23 37 Oh! quelle démangeaison A parler sans mesure! N'est-ce pas
là le poison Que prend la femme impure? La vilaine aime à parler,
Elle ne peut se taire; Mal parler, gronder et babiller, C'est son
unique affaire.
23 38 Dévotes, quand vous feriez Tous les plus grands miracles Et
quand vous proféreriez Tous les plus grands oracles, Si vous
babillez toujours Sans nulle retenue, Vous perdez la grâce tous
les jours; Et vous êtes perdue.
23 39 Que de mots mal digérés! Que de vaines paroles! Que de ris
immodérés Et que de babioles! Après cela, nommez-vous Des
saintes, des dévotes; Passez donc pour saintes chez les fous, Et
chez moi pour bigotes.
23 40 Cette fille parle bien, Elle est sainte et savante, On
trouve en son entretien Une douceur charmante.
Pour moi, je ne prendrai pas Pour sainte une pagode, Ou plutôt
l'hameçon sous l'appât, La dévote à la mode.
23 41 Elle parle jour et nuit, C'est un flux de parole.
Hélas! son coeur est séduit, C'est une vierge folle, C'est un
vaisseau vide et creux Qui sonne et qui résonne.
Faux dévot, ouvriras-tu les yeux? Je parle à ta personne.
23 42 Elle a lu tous les auteurs, Cette femme est savante, Elle a
des admirateurs.
Oh! la femme insolente! Elle cite un Augustin, Un Jérône, un
Hilaire.
Oh! quel mal! Oh quel subtil venin, Hélas trop ordinaire!
23 43 Je vous dis des vérités, Dévotes importunes, Le monde et
ses vanités Vous rendent trop communes, Vous seriez de quelque
prix Sans la langue et la tête, Mais les deux vous couvrent de
mépris.
J'en dis trop, je m'arrête.
23 44 Ah! laissez la vanité; Quittez ce monde infâme, Recherchez
la vérité Au dedans de votre âme.
Au dehors parlez très peu, Mais beaucoup en vous-même, C'est par
là que l'on acquiert en Dieu La sainteté suprême.
23 45 Ah! Seigneur, à mon secours! Ma langue m'est contraire,
Daignez arrêter son cours D'une forte barrière, Purifiez
maintenant Mes lèvres criminelles De la flamme et du charbon
ardent Des prophètes fidèles.
23 46 Seigneur, parlez à mon coeur, Car c'est vous seul qu'il
goûte, Puisque tout homme est menteur C'est vous seul qu'il
écoute.
Parlez, je veux désormais Me taire aux créatures, Je ne leur
parle quasi jamais Sans souffrir leurs injures.
23 47 Je ne veux parler qu'à vous Pour être un homme sage,
Quoique le monde et ses fous Me traitent de sauvage.
Ma langue ne parle plus, Il est temps de se taire, Si ce n'est en
l'honneur de Jésus Et de sa sainte Mère.
23 48 Mes yeux, ne voyez plus rien De tant de bagatelles;
Oreilles, fermez-vous bien A toutes les nouvelles.
Aveugle, sourd et muet A ce monde qui passe, Devenons un homme
très parfait, Un homme plein de grâce.
23 49 Silence donc à mes yeux, Silence à mes oreilles, Tais-toi,
ma bouche, en tous lieux Pour dire des merveilles.
Parle, mon coeur, au Seigneur Du fond de la retraite, Ne sois
plus écouté du pécheur, Et ta voix est parfaite.
DIEU SEUL