157 1 Loin du monde, en cet ermitage, Cachons-nous pour
servir Dieu. Peut-on trouver un lieu Où la grâce ait
plus davantage? 157 2 Ce désert a pour avenue Des bois
d'une lieue et plus, Des bocages touffus, Des rochers à
perte de vue.
157 3 Trois chemins pour cette retraite: Le grand
chemin des charrois, Un au travers des bois, Un le long
des eaux en cachette.
157 4 C'est une caverne enfoncée Vers le nord dans un
rocher, Qui servait à cacher Le faon, et la biche
lassée.
157 5 Dans l'été, son froid est aimable. Il tempère le
grand chaud; En hiver, sur le haut, On trouve un midi
favorable.
157 6 Sur le haut, on voit une plaine, Des églises, des
châteaux, Des prés et de ruisseaux Qui charment la vue
et la peine. 157 7 Tout au bas est une rivière Ou le
torrent de Cédron, Abondante en poisson, Qui ravit en
toute manière.
157 8 Elle étend ses eaux cristalines Sur les prés avec
grand fruit. Et puis avec grand bruit Elle passe entre
des collines. 157 9 Aux côtés, trois claires fontaines
Où l'eau, qui ne tarit pas, Sourd d'en haut et d'en
bas, Pour ensuite arroser les plaines.
157 10 Dans ce fond, tout croît, tout abonde Sans la
main du laboureur, Par la main du Seigneur Cette terre
est vierge et féconde.
157 11 On n'entend, en ces doux bocages, Ni querelles
des voisins, Ni discours des mondains, Ni les combats,
ni les naufrages.
157 12 On entend la douce harmonie Des oiseaux et des
échos, Les cris des amimaux, Mais non pas ceux de
l'homme impie.
157 13 On entend l'éloquent silence Des rochers et des
forêts, Qui ne prêchent que paix, Qui ne respirent
qu'innocence.
157 14 Y voit-on ces troubles de ville, Ces torrents
d'iniquité Ces airs de vanité? Non, non, tout est pur
et tranquille.
157 15 On ne voit en ces lieux champêtres Aucun de tous
ces dangers, Les bois et les rochers Y sont de saints
et savants maîtres.
157 16 Les rochers prêchent la constance, Les bois, la
fécondité, Les eaux, la pureté, Tout, l'amour et
l'obéissance.
157 17 On y voit passer sur sa tête Les oiseaux dans
leurs saisons, Sous ses pieds les poissons, A côté,
cent sortes de bêtes.
157 18 On y voit cette main puissante Qui forma
l'univers Briller en ces déserts Dans une nature
innocente.
157 19 Ces beautés toutes naturelles N'ont que Dieu
pour leur auteur, Jamais l'homme pécheur N'y mit ses
mains trop criminelles.
157 20 Mais, si la nature est si belle, La grâce en a
tout le prix, Formant un paradis Quand une âme est pure
et fidèle.
157 21 Quel bonheur, même en cette vie, Et quel
transport merveilleux On goûte dans ces lieux Quand
l'âme s'y tient recueillie!
157 22 Pour goûter ces chastes délices, Il faut un sage
chrétien; Le fou n'y comprend rien, Les déserts
feraient ses supplices.
157 23 C'est vraiment dans la solitude, Pourvu qu'elle
soit d'esprit, Qu'on trouve Jésus-Christ Et la seule
béatitude.
157 24 La retraite est le savant livre Dans lequel les
saints lisaient, Dans lequel ils puisaient Les plus
beaux secrets pour bien vivre.
157 25 La retraite est la grande école Où les saints se
sont formés, Où leurs coeurs enflammés Ont eu le don de
la parole.
157 26 C'est un port hors de la tempête, Un repos sans
embarras, Un séjour plein d'appas Où chaque jour est
une fête.
157 27 Mille fois heureuses les âmes Que l'esprit mène
au désert! Pour une qui s'y perd, Mille ailleurs
tombent dans les flammes.
157 28 C'est à moi, dit Dieu, de conduire Dans la
retraite un pécheur, Pour parler à son coeur Et le
soumettre à mon empire. 157 29 Fuyons donc comme les
Pacômes, Les Pauls, les Hilarions, Tant de tentations
Où l'on se perd parmi les hommes.
157 30 Vaquons dans ce lieu solitaire A l'affaire du
salut; N'ayons point d'autre but, Puisqu'il est le seul
nécessaire.
157 31 A l'abri des troubles du monde, Goûtons le
recueillement, Prions incessamment Et goûtons une paix
profonde.
157 32 Marthe, Marthe avec Madeleine, Retirez-vous à
l'écart, C'est la meilleure part Où l'on est sans
trouble et sans peine. 157 33 Gens zélés, Jésus vous
convie De vous reposer un peu, Pour vous remplir de
Dieu Et de ses paroles de vie.
157 34 Ah! laissons les soins de la terre Au nombre
infini des fous, Prenons le ciel pour nous, Fuyant dans
les trous de la pierre.
157 35 Bravons tout, ayons du courage, Assurons
l'éternité, Malgré la pauvreté Et nos ennemis pleins de
rage.
157 36 Morts à tout, cachés dans nous-mêmes, Sans être
distraits de rien, Possédons le vrai bien, Contemplons
la beauté suprême.
157 37 Chère âme, chaste tourterelle, Gémissons dans ce
désert, Soupirons de concert Vers Dieu dans la vie
éternelle. Loin du monde, en cet ermitage, Cachons-nous
pour servir Dieu. DIEU SEUL.