CHAPITRE PREMIER. Quelle science est appelée un don de l'Esprit-Saint.

Nous avons maintenant à parler du don de science, qui suit immédiatement le don précédent, car toute science est nulle si elle ne réunit les avantages de la piété. « L'Esprit-Saint, dit saint Anselme, élève au-dessus de la piété le don de science lorsque l'âme, pénétrée de crainte et de compassion pour elle-même, recherche avec un soin attentif comment elle peut arriver au salut et que ce même Esprit lui en fait connaître les moyens. » Or, nous avons trois choses à examiner sur ce don : d'abord, quelle science on appelle un don de l'Esprit-Saint ; en deuxième lieu, comment un jour spirituel est produit en nous par un tel don ; en troisième lieu, comment ce don prépare un banquet à notre âme.

Sur le premier point, saint Bernard nous dit : « Il y a une science du siècle qui n'enivre point l'âme de charité, mais la remplit de curiosité, la laisse vide,

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l'enfle et ne l'édifie point, la surcharge et épuise ses forces. » Or, une telle science n'est pas un don de l'Esprit-Saint. Il est une autre science, dit saint Augustin (1), qui ne consiste point en la recherche des choses vaines ou de simple curiosité, mais dans les choses où la sainte foi, qui conduit à la vraie béatitude, prend naissance, se nourrit, se défend et s'affermit. » Une telle science est un don du Saint-Esprit, et ce don gratuit est une lumière surnaturelle du ciel. Ses actes consistent à juger, selon les règles de la loi éternelle, des choses à accomplir dont l'ordre n'est point déterminé par rapport à nous, et de la manière dont nous devons le faire lorsqu'il n'y a pas uniformité sur cela. Ainsi , par le don de science, l'homme, jugeant des créatures selon la vérité, reconnaît que le bonheur réel n'est pas en elles. Mais, pour cela, il est éclairé d'une lumière d'en haut, ou autrement il s'appuie sur les principes de la foi, qui ne sont au reste que les points de notre croyance. Il appartient donc au don de science de déterminer les actions de l'homme à l'aide des articles de la foi, comme par autant de principes.

Mais il nous faut remarquer que le don de science est principalement spéculatif , en ce qu'il nous fait connaître ce que nous devons tenir comme de foi. Ensuite il s'étend jusqu'à l'action; car, par la connaissance de la vérité et des choses qui en sont la conséquence, il nous dirige dans ce que nous avons à faire. Ceux-là possèdent douce le don de science, qui,

1 De Trinit., l. 14, c. 1.

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par l'infusion de la grâce en eux, portent un jugement si assuré des choses de la foi, que leurs pas ne s'éloignent jamais des droits sentiers de la justice. C'est là la science du salut, dont il est dit : « Le Seigneur a conduit le juste par des voies droites, et il lui a donné la science des saints (1). Ainsi nous pouvons appeler le don de science une habitude infuse par laquelle l'homme juge avec certitude de ce qu'il doit croire et de ce qu'il doit faire.

Disons donc avec saint Jérôme : « Apprenons durant cette vie des choses dont la connaissance nous accompagnera dans les cieux (2).» Il serait bien indigne de nous, en vérité, de nous fatiguer à la poursuite de la science et des vertus si la mort devait nous en séparer. Aussi est-ce l'Écriture sacrée qui est pour nous le sanctuaire du royaume céleste. Seulement après notre mort , ce qu'elle renferme d'imparfait s'évanouira.

CHAPITRE II. Comment le don de science fait naître en nous un jour spirituel.

Voyons en deuxième lieu, comment , par le don de science, un jour nouveau prend naissance en notre âme.

Le don de science est une habitude lumineuse mis

1 Sap., 10. — 2 Epist., 10.

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en nous par l'Esprit-Saint, qui sonde toute profondeur et enseigne toute vertu ; cette habitude fait porter à notre âme un jugement droit et assuré sur les choses que nous devons croire et accomplir, ainsi que nous l'avons dit. Or, tout cela rie peut exister sans lumière et la lumière produit le jour. Il est donc évident que le don de science fait naître en nous un jour spirituel qui , selon ses divers degrés de clarté, a ses heures du matin, du midi et du soir. Le matin de ce jour a lieu lorsque ce don fait briller à nos regards la lumière des connaissances acquises par l'étude et l'enseignement; car ces connaissances, bien qu'elles soient des lumières véritables, sont cependant empreintes d'obscurités. « Il a été donné, dit Hugues (1), aux sages du monde et aux philosophes de découvrir pour notre avantage certaines vérités , alors que la science parfaite nous était réservée. Ainsi , ils ont trouvé cette vérité, que les enfants du Testament de vie ont dû recevoir : qu'il faut se soumettre à la vérité suprême. Pour eux le travail a été pénible et nous en recueillons les fruits. Ils n'ont point

connu les secrets de la sagesse, car ils ignoraient le sanctuaire des trésors divins , Jésus incarné; mais ils n'ont eu que les seules ressources de la nature, et conduits par un regard mal assuré, ils en ont tiré une lumière voilée et incertaine. Aussi sont-ils tombés dans l'erreur et se sont-ils évanouis dans leurs espérances lorsque leur pensée a voulu s'étendre au-delà de ce qu'il leur avait été donné

1 Lib. 3, in ang. Hier., c. 1.

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de connaître. » Leur science est assimilée à l'aurore, qui est le matin et le commencement du jour. L'aurore, en effet, est une lumière nouvelle encore mêlée de ténèbres , et les sciences humaines sont de même mélangées d'obscurités , tant que le don de science ne nous rend point capables de les apprécier justement et de les juger avec rectitude.

En deuxième lieu , le don de science s'étend à la lumière des saintes Ecritures et des vérités de la foi , et conduit par là à son midi le jour spirituel qu'il a fait naître en nous. La lumière du midi brille avec plus de clarté et échauffe plus ardemment que celle du matin; ainsi la lumière de l'Ecriture sacrée projette dans l'âme une lumière plus éclatante que la lumière des sciences terrestres et l'embrase plus fortement. « L'Ecriture, dit saint Grégoire (1), l'emporte sur toute science et sur tout enseignement humain. Elle annonce la vérité aux hommes et les appelle à la céleste patrie ; elle invite nos coeurs à passer des désirs de la terre à l'autour des biens infinis. Elle exerce les forts par des sentences plus obscures, et elle attire les simples par un langage sans apprêt. Elle n'est pas tellement fermée qu'on ne puisse en pénétrer les abords, ni tellement ouverte qu'elle puisse être considérée avec dédain. L'ennui dis-« paraît à mesure qu'on la pratique davantage, et on l'aime d'autant plus qu'on la médite avec plus de persévérance. Elle aide notre âme par l'humilité de ses expressions , et elle l'élève par la sublimité

1 Mor., l. 30, c. 1.

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de ses pensées. Elle va se proportionnant en quelque sorte à nos besoins, ainsi que le reconnaît tout lecteur assidu, et elle offre au savant des choses toujours nouvelles. Cependant, passant sous silence la gravité des choses contenues dans l'Écriture, je dis qu'elle l'emporte sur toute science et sur tout enseignement de l'homme, par le genre seul de son langage. » Ainsi le don de science, puisé dans les lumières de la sainte Ecriture, illumine notre âme et l'enflamme comme la lumière du midi, et nous pouvons lui appliquer cette parole d'Isaïe : Elle est brillante comme la clarté au milieu du jour (1) .

Ce don s'étend enfin à la science morale, embrasse les actes que nous devons accomplir et produit ainsi le soir de ce jour spirituel , le temps où arrive l'heure du repos, le terme du travail. Car, dit le Prophète, l'homme sort le matin pour se livrer à son ouvrage jusqu'au soir (2). Ainsi le don de science, après avoir donné à l'âme de juger droitement des choses à croire et à accomplir, la met dans le repos en l'établissant dans la vérité. Mais il diminue son travail et semble en marquer le terme lorsqu'il, l'a fait agir avec allégresse et lui montre pieusement le repos éternel comme fin de ses peines. C'est ce qui fait dire à saint Denis (3) : « La foi divine établit celui qui croit dans une position stable; elle le place dans la vérité, et l'y affermit en formant entre lui et elle une union immuable. Aussi, au rapport de l'Ecriture, rien ne séparera celui qui croit en la vérité d'une joie

1 Is. 18 — 2 Ps. 103. — 3 De div. nom., c. 7.

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basée sur la foi véritable., et il trouvera en elle la persévérance d'une union étroite et permanente… Les princes et les chefs de notre sagesse, les apôtres se réjouissent tous les jours dans la vérité; ils meurent pour elle en lui rendant témoignage par leurs paroles et leurs oeuvres. » Ainsi du soir et du matin se trouve formé le troisième jour.

CHAPITRE III. Comment le don de science prépare à notre âme un festin.

Nous allons examiner, en troisième lieu , comment le don de science prépare en son jour un festin à notre âme, et quels sont les mets divers dont un pareil festin se compose.

Saint Augustin nous dit : « De même que la science est la nourriture de l'âme, de même les vices sont pour elle la famine et la stérilité. » Or, cette famine produit en elle un jeûne que le don de science arrête. Ce don offre donc un festin à l'âme, en faisant cesser pour elle le jeûne de l'ignorance, selon saint Grégoire. Quoique cette âme soit incorruptible, l'ignorance et les vices lui font éprouver un jeûne véritable qui la plonge dans un affaiblissement profond, car elle ne reçoit intérieurement l'aliment d'aucune vérité, et ses besoins ne sont plus rassasiés au moyen des biens réels. En effet, nous ne pouvons aimer ce qui nous

1 De ver. rel. c. 51.

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est inconnu, ni en jouir davantage. Laissons donc de côté, s'écrie saint Augustin, et rejetons loin de nous toutes les folies ridicules des théâtres et des poètes, et employons-nous à l'étude et à la méditation des divines Ecritures. Nourrissons de cette viande et de ce breuvage notre esprit lassé et tourmenté par la faim et la soif d'une vaine curiosité, et s'efforçant inutilement de réparer ses forces et de satisfaire ses désirs par des fantômes frivoles , qui ne sont que l'ombre d'aliments véritables et qui ne sauraient jamais le rassasier. »

Ensuite le don de science provoque l'appétit en notre âme en faisant luire à ses yeux les vérités les plus douces. Or , la vérité est un pain réel ; elle nourrit l'âme sans diminuer pour cela ; et plus ce don en manifeste les douceurs avec abondance, plus il excite notre appétit spirituel. Car, plus on prend une semblable nourriture, plus le désir s'en fait sentir avec vivacité. D'ailleurs ce serait en vain que nous verrions s'accroître en nous l'effusion des divines lumières , si la flamme de la céleste charité n'y croissait en même temps ; car l'amour ou la charité est un aliment dont la douceur répare les forces de notre âme. C'est ce qui fait dire à saint Bernard : « La charité est une nourriture douce et suave; elle relève ceux que la fatigue abat; elle affermit les faibles; elle réjouit les affligés ; elle rend doux le joug de la vérité et léger son fardeau (1). » Et c'est assurément dans ce festin spirituel qu'il en est ainsi.

1 De 12 grad. hum.

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Enfin le don de science sustente de diverses manières les membres d'un tel banquet en leur offrant l'abondance délicieuse de mets variés qu'il leur montre cachés dans les secrets de la sainte théologie et qu'il leur fait goûter en les illuminant. Aussi saint Grégoire expliquant ces paroles de Job : « Vous serez enivré de délices dans le Tout-Puissant, » nous dit (1) : « Abonder de délices dans le Très-Haut , c'est se rassasier de son amour dans les festins de l'Ecriture sacrée. Nous puisons en ces festins autant de délices que nous y trouvons de sens divers utiles à notre avancement. Tantôt c'est la lettre elle-même qui nous sert de nourriture; tantôt sous ce voile l'allégorie vient réjouir notre âme jusqu'en ses profondeurs ; tantôt le sens mystique nous transporte aux lieux les plus élevés , et fait briller au milieu des ténèbres de la vie présente quelques-unes des clartés de l'éternité. »

Ces paroles indiquent que l'Ecriture nous offre une triple table où les âmes diligentes prennent, au moyen du don de science, une nourriture variée et pleine de douceur. La première table, c'est la lettre simple; la deuxième, le sens allégorique ; la troisième, le sens mystique. A la première table, les simples se nourrissent d'aliments grossiers; à la deuxième, les savants se rassasient de mets plus délicats; et à la troisième , les parfaits savourent les douceurs les plus exquises. A la première table, les simples trouvent l'affermissement de leur foi lorsqu'ils lisent les miracles de l'Ecriture, quand ils voient l'eau changée en vin,

1 Mor., l 16, c. 9.

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Lazare ressuscité, le lépreux guéri, l'aveugle ouvrant les yeux à la lumière, etc. ; car c'est vraiment lorsque la foi est affermie par des exemples que le commun des hommes reçoit une nourriture convenable. Voilà, dit un auteur, que nous sommes assis à la table de la sainte Ecriture. Des fruits exhalant une odeur ineffable sont devant nous ; car l'arbre du genre humain, dont la racine était notre premier père, est orné d'une multitude de rameaux qui s'élèvent vers le ciel et sont chargés de fruits. Ces fruits sont les exemples pleins de délices et de suavité, les oeuvres saintes et les prédications des Prophètes, dont les parfums enivrants réjouissent chaque jour l'Eglise, notre mère.

A la seconde table se nourrissent les esprits plus élevés, comme les docteurs, et les mets qui y sont servis sont plus recherchés et plus savoureux; car le vrai pain du ciel y est promis et donné , ce pain qui renferme en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût. La résurrection est promise à ceux qui le mangent; ils ont en lui l'espérance de la vie éternelle; la porte du ciel leur est ouverte; la table du festin de l'éternité se prépare pour eux ; ils se nourrissent en réalité du corps de Jésus-Christ et s'abreuvent aux eaux de sa divinité; car Jésus-Christ nous a donné en nourriture la chair dont il s'était revêtu, afin de nous inviter par là à goûter les douceurs de sa divinité. Or, tout cela fortifie l'âme et l'élève à une espérance pleine de vie; cette espérance la transporte dans l'éternité , et dès lors les peines qui peuvent l'atteindre du dehors

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lui sont étrangères. C'est là assurément pour l'âme un festin splendide.

La troisième table est dressée pour les hommes spirituels et plus avancés dans la perfection, et elle est chargée des mets les plus suaves et les plus délicieux. La raison en est , selon Hugues, que le sens mystique est une élévation de notre âme à la contemplation des biens célestes. L'allégorie la fait monter au-dessus des simples récits de la lettre; mais la contemplation lui fait traverser les voiles de l'allégorie. Or, cette élévation parfaite , cette contemplation pure répand en nos coeurs un bonheur ineffable et nous est une nourriture délicieuse. Ce qui fait dire à saint

Grégoire (1) : « La contemplation est vraiment aimable et admirable ; c'est une douceur qui ravit notre âme au-dessus d'elle-même, lui découvre les splendeurs célestes, lui montre combien les choses de la terre sont dignes de mépris, offre à ses regards les biens spirituels et lui dérobe ceux du corps, en sorte qu'elle peut s'écrier : Je dors, et

mon coeur veille (2). Elle dort, en effet, avec un coeur éveillé alors que , s'avançant de plus en plus par sa contemplation vers les choses intérieures, elle s'éloigne davantage des oeuvres inquiètes du dehors. Sans doute le Dieu tout-puissant ne lui apparaît pas encore dans tout l'éclat de sa gloire , mais certains rayons s'en échappent et arrivent

jusqu'à elle. Elle en est fortifiée, elle marche et elle arrive enfin à la vision parfaite. » Ainsi l'âme

1 In Ezech., hom. 14. — 2 Cant., 5.

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contemplative, soupirant après la vue sans nuage et la jouissance entière de son Bien-Aimé, et sentant ses forces augmentées, demande à être attirée de ces tables de la terre à la table glorieuse, au festin de la patrie céleste; elle s'écrie : O vous qui êtes le Bien-Aimé de mon âme, apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau, où vous vous reposez sur le midi (1).

Saint Bernard, expliquant ce passage, nous dit (2). Remarquez avec combien de charmes l'épouse distingue, dans l'expression de ses désirs, l'amour spirituel de l'amour de la chair, alors que, voulant, désigner son époux plutôt par la tendresse de son coeur que par le nom qui lui est propre, elle l'appelle le bien-aimé de son cime, indiquant ainsi que la chair est étrangère aux sentiments dont elle est animée. Elle lui dit : Faites-moi donc connaître où vous menez paître vos troupeaux, où vous reposez sur le midi. Quand me remplirez-vous de joie par la vue de votre visage? Je chercherai , Seigneur, à le contempler, car c'est lui qui est le midi véritable. »

Ce midi de la table mystique est plus brillant de lumière, plus embrasé de chaleur que tout ce qui a précédé. Il est plus brillant de lumière parce que le Père s'y manifeste d'une manière parfaite par son Verbe, dont la splendeur est infinie; il est plus embrasé de chaleur parce que l'amour substantiel du Père, cet amour dont la charité est sans bornes, s'y

1 Cant., 1. — 2 In Cant., serm. 33.

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livre sans réserve pour être notre bien , l'objet de nos jouissances et de nos embrassements. « Cependant, dit saint Bernard, quel que soit l'embrasement de ce midi , quelle que soit l'abondance de ses rayons durant tout le cours de cette vie mortelle (car il sera avec nous jusqu'à la consommation des siècles), sa clarté n'arrivera jamais à cette splendeur dont il brillera dans la patrie. C'est bien ici que se trouvent ses pâturages; mais il ne nous est pas donné de nous y rassasier, il n'est pas permis de s'y livrer entièrement au repos; il faut veiller à cause des dangers de la nuit. Ici la lumière n'a pas tout son éclat, le festin ne rassasie point d'une manière parfaite, et la demeure n'est pas exempte de périls. Apprenez-moi donc où vous menez paître vos troupeaux , où vous vous reposez au

vrai midi, à la splendeur sans nuage de votre lumière, à l'ardeur embrasée de votre charité infinie. O midi véritable, plénitude d'ardeur et de clarté, où le soleil s'arrête en sa course , où les ombres ont disparu, où l'eau boueuse de la terre s'est desséchée , où ses exhalaisons impures se sont

dissipées! O solstice éternel, où le jour n'ira plus en s'inclinant vers son terme ! O lumière éclatante du midi , douceurs du printemps , beauté de l'été, abondance de l'automne, repos et jouissance de l'hiver! faites-moi connaître ce lieu d'une si grande splendeur, ce lieu de paix et de plénitude, afin que je me rende digne de vous y contempler dans votre magnificence par un ravissement qui me fera

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goûter des douceurs plus abondantes et me plongera dans un repos plus à l'abri des dangers. » C'est là la table du vrai Salomon , dont la vue n'a plus laissé à la reine de Saba rien qui appartint à la terre et l'a absorbée tout entière dans l'esprit du Seigneur.

CHAPITRE IV. De la table de la divine Ecriture et des mets qui y sont servis.

(1) Hugues de Saint-Victor, nous parlant de la table ou de la science de la divine Ecriture, exprime les mêmes idées que nous, mais dans un langage différent et peut-être plus capable de plaire. De même, dit-il, que l'homme extérieur répare ses forces à des moments déterminés , en mangeant et en buvant dans un lieu destiné à cet usage , de même l'homme intérieur se nourrit, dans le cénacle de la sainte méditation , des mets des exemples divers qui lui sont offerts et apaise sa soif par le vin de la componction. Or, dans ce cénacle, trois tables sont dressées; ce sont les trois sens de la divine Ecriture : le sens littéral, le sens des choses cachées, le sens moral. La première table est pour les simples , la deuxième pour les docteurs , la troisième pour les uns et les autres. Sur la première figure une nourriture plus commune ; sur la deuxième des aliments plus recherchés; sur la troisième

1 De claust. anim. l. 3, c. 8.

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des mets plus suaves. La première nous offre le parfum des bons exemples, la deuxième l'amour des mystères, et la troisième la douceur des saintes moeurs. A la première Jésus-Christ rompt le pain ; à la deuxième il sert le vin , à la troisième il enseigne la vérité. Il nourrit par les miracles à la première, par les figures à la deuxième, par ses paroles à la troisième. La nourriture des miracles affermit la foi; l'accomplissement des figures fortifie l'espérance, et l'enseignement d'une vie sainte accroît la charité. En effet , la foule est véritablement nourrie lorsqu'elle voit les morts ressuscités, les lépreux guéris , les aveugles rendus à la lumière du jour. Mais la foi devient plus forte lorsque nous tenons pour assuré que Dieu est l'auteur de toutes ces merveilles. Lorsque nous croyons à la résurrection de Jésus-Christ , nous espérons aussi la nôtre. Et enfin lorsque le bon grain tombe des mains du semeur sur la terre à laquelle il est destiné, qu'arrive-t-il autre chose, sinon que l'amour de la parole sainte s'établit dans nos coeurs?

Il y a donc trois tables, et sur chacune d'elles des pains. Sur la première, Moïse offre, comme un aliment plus grossier, un pain arrosé d'huile (1), de l'huile de la dévotion ; mais à l'extérieur seulement , car la Loi n'a rien conduit à sa perfection. Cependant elle donnait un tel pain au peuple de Dieu, sortant de l'Egypte , afin de répandre en lui quelques-unes des douceurs de la piété et de soulager ses peines. A la

1 Lévit., 5.

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deuxième table (1), Ruth nous sert un pain trempé dans le vinaigre de la Passion du Seigneur, un pain qui confère la force de souffrir avec patience toutes les adversités de la vie. En effet, dit saint Augustin, si la Passion de notre Rédempteur est bien présente à notre pensée, il n'y aura point de peine que nous ne souffrions de grand coeur, car toutes nos souffrances ne nous paraîtront rien comparées à cette Passion. A la troisième table , Jésus-Christ nous donne un pain au-dessus de toute substance, son corps et son sang; et, par cet aliment de son humanité, il nous invite à nous nourrir de sa divinité afin que l'homme mange le pain des anges, un pain renfermant en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût, et par conséquent un pain propre par-dessus tout à réparer ses forces. C'est ce qui a fait dire à l'abbé de Verceil : « Il n'y a rien où notre âme trouve à se nourrir surabondamment comme dans le pain par excellence de l'Eucharistie. » Ainsi, à la première table, les fardeaux s'allègent afin de rendre plus facile la sortie de l'Egypte; à la deuxième, l'âme puise le courage nécessaire pour supporter patiemment les dangers du voyage; et à la troisième, on prend une nourriture qui est un préservatif contre la mort éternelle.

Une fois les pains placés sur ces tables , on y apporte les mets les plus variés. Les trois enfants offrent les légumes choisis par eux pour nourriture Paul , les plantes qui soutiennent sa faiblesse; Moïse ,

1 Ruth., 2.

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des mets de diverses sortes : le miel donné par la pierre, l'huile produite par les flancs du rocher, le beurre des troupeaux , le lait des brebis, la graisse des agneaux et des béliers des enfants de Basan , les chevreaux et la fleur du froment , et les flots du vin le plus pur. Après ces premiers mets arrivent les viandes d'espèces différentes : Abel présente un agneau, Abraham un bélier, Josué une génisse , Moïse des oiseaux, et le roi de l'Evangile des taureaux mis à mort, et par là sont figurés les Pères du testament nouveau. En effet plusieurs, après avoir été engraissés avec abondance par cette douceur intérieure, s'élèvent sur les ailes de la contemplation jusqu'aux hauteurs les plus sublimes. Ensuite viennent à leur tour les poissons. Les Apôtres les apportent de la mer, Tobie du fleuve , le Lévitique des étangs, car il est écrit : Vous mangerez de tout ce qui a des nageoires, tant dans la mer que dans les rivières et les étangs (1).

Sur quoi saint Grégoire dit : « Les poissons qui ont des nageoires ont coutume de s'élancer par-dessus les eaux , et marquent ceux qui s'élèvent par la contemplation au-dessus des choses passagères de la terre: d'autres cependant sont voués à la vie active ; ceux-là doivent être pris en nourriture et incorporés à l'Eglise, parce qu'ils sont purs. » Mais Hugues nous donne une autre explication : « Les poissons de la mer, dit-il , sont les hommes du siècle , car ils vivent au milieu des flots d'une mer immense; les poissons du fleuve sont les docteurs dont le zèle répand sans cesse la

1 Lév., 11.

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lumière sur les autres; les poissons de l'étang sont les religieux vivant dans la retraite et la paix, ou bien tous ceux qui ont été lavés dans les eaux du baptême: aussi doivent-ils être pris en nourriture et unis au corps de l'Eglise.

A ces mets le don de science joint en quantité égale des vins propres à désaltérer, car ce don étant répandu en nous par l'Esprit-Saint , fait briller à nos veux la connaissance des vérités de l'Ecriture, et après nous les avoir fait connaître , il nous les fait aimer. Or, la connaissance est une nourriture et l'amour un breuvage. La connaissance nourrit de plusieurs manières, car, dit saint Grégoire, nous trouvons dans les paroles des saints Livres autant de mets délicieux que nous y découvrons de sens utiles à notre avancement spirituel. Mais à mesure que la connaissance croît en nous , l'amour doit y croître également , car l'abondance des célestes lumières serait sans utilité si la flamme du divin amour qui enivre et réjouit les coeurs n'y brûlait avec une activité semblable.

« L'Ecriture sacrée, nous dit encore saint Grégoire, est quelquefois une nourriture , quelquefois un breuvage. Elle est une nourriture dans les endroits les plus obscurs, car alors on la rompt en l'expliquant et on l'avale comme en la broyant; elle est un breuvage dans les passages les plus clairs , parce qu'on l'y absorbe sans difficulté comme elle se présente. »

Ainsi , dans ce festin , ce n'est pas assez des vins

1 Mor., l. 1, c. 8.

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choisis d'Assuérus , des vins cachés de l'Épouse , des vins exquis du Psalmiste; les vins sont en nombre égal aux mets divers qu'on y voit figurer; car, dit Origène, on ne se rassasie que d'une manière imparfaite , et le festin n'offre pas une joie entière si le vin n'y est joint à la nourriture.

Richard de Saint-Victor, parlant de ce banquet de l'âme , s'écrie : « Oh ! quel festin est celui dont Jésus-Christ est le ministre et l'Esprit-Saint l'échanson ! « C'est le Sauveur qui apporte les mets divers , car il envoie sa pace comme autant de morceaux de pain (1) destinés à nourrir et à engraisser la terre. C'est l'Esprit-Saint qui présente la boisson nécessaire à calmer la soif , car il fera sentir son souffle et aussitôt les eaux vives qui portent la vie en elles couleront avec abondance. » La raison de ces attributions du Fils et du Saint-Esprit peut être qu'il n'y a point de parole parfaite si elle n'est une connaissance accompagnée d'amour. Or, le Verbe éternel est une connaissance qui découvre à nos yeux son Père , et nous enseigne en même temps toute vérité, car il illumine tout homme venant en ce monde, et la vérité est la douce nourriture des âmes. Il est donc juste de regarder le Fils comme celui qui nous nourrit en ce festin. Mais l'amour accompagne la connaissance ; cet amour est un et spirituel ; il répare les forces de l'âme et l'enivre : et d'un autre côté , on attribue l'amour à l'Esprit-Saint. C'est donc à lui qu'il appartient de nous abreuver d'un vin tout spirituel , et de

1 Ps. 147.

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nous jeter dans une douce ivresse en ce banquet sacré.

Maintenant que la charité soit par excellence le vin de nos âmes, c'est ce que nous enseigne Hugues (1) : « La charité , dit-il , est semblable au vin , elle en a les effets. Car le vin rend ceux qu'il enivre pétulants de joie , pleins d'audace et de force , sujets à l'oubli et en quelque sorte insensibles. Ainsi la charité, purifiant nos coeurs, les remplit de joie. Ensuite elle les rend audacieux lorsque , par la pureté de la conscience, elle leur donne la confiance. Elle accroît leurs forces , car, selon l’Ecriture , celui qui se confie dans le Seigneur est fort comme un lion (2). Elle produit l'oubli parce qu'en attirant notre intention vers les désirs éternels , elle arrache entièrement de notre mémoire le souvenir des biens passagers. Enfin elle nous rend insensibles , car une fois que notre âme a été intimement pénétrée de sa douceur intérieure , tout ce qui s'offre au-dehors à notre amour nous inspire le mépris et ne semble plus nous toucher. » Nous parlerons encore de cette ivresse au septième don.

Que personne ne dédaigne les exemples cités en ce chapitre , car le don de science nous manifeste la splendeur de ses divins raisons dans toutes les choses sensibles. Et non-seulement les signes sensibles de l'Ecriture servent à cela, dit saint Denis , mais le monde entier, dans chacune de ses parties , nous offre comme autant de voit qui nous annoncent les choses

1 De Arc. mor., l. 4. — 2 Prov. 28.

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invisibles de la Divinité, selon cette parole de l'Apôtre : Ce qui est invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde par la connaissance que les créatures nous en donnent (1). Mais ces rayons ne répandent point leurs lumières pour les hommes d'iniquité ; ceux-là seuls en jouissent , qui , pleins de zèle pour leur propre sanctification , recherchent avec ardeur la vraie sagesse dans les signes sacrés des objets matériels , laissent de côté toute explication insensée et de pure imagination, et passent par l'intelligence de la pure vérité , par l'amour du bien réel et le don de science , à la contemplation de la vérité simple et sans nuage. Que le Seigneur daigne nous y faire parvenir, lui qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

1 Rom., 1.

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Source