Mon ordinaire occupation intérieure ç’a été une vue de l’Être infini de Dieu, comme il est Tout et que nous ne sommes rien.
 Mon cœur était si satisfait en ce Tout, que tout mon plus grand contentement est de quoi je suis rien : ce qui me faisait tenir en une continuelle affection et élan d’amour en cette sorte :
  « Grand merci, Amour, de quoi vous êtes Tout. Ah, que je suis aise de quoi vous êtes Tout et de quoi je suis rien !
 « Si j’étais quelque chose, vous ne seriez pas Tout. Quelle miséricorde est-ce à mon âme !
 « Abîmez ce rien en votre Tout, ô abîme infini d’amour, ma vie et mes délices ! »
 L’on ne peut exprimer l’union qui se fait en l’âme par la vue de ce Tout, tant cela est intime et profond en l’âme qui pâtit tout ce que veut l’Amour.

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 Mon âme, se voyant comme absorbée dans la grandeur immense et infinie de la Majesté de Dieu, s’écriait :
  « Largeur, ô Longueur, ô Profondeur, ô Hauteur infinie, immense, incompréhensible, ineffable, adorable !
 « Vous êtes, ô mon grand Dieu, et tout ce qui est n’est pas qu’en tant qu’il subsiste en vous et par vous.
 « Ô Éternité, Beauté, Bonté, Pureté, Netteté, Amour !
 « Mon Centre, mon Principe, ma Fin, ma Béatitude, mon Tout... »

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 Sur l’attrait de la vue des trois divines Personnes, mon esprit se trouva occupé d’une manière que je ne puis exprimer, tant elle fut prompte et subite.
 En un instant, je compris beaucoup, et cette vue fut pour moi toute d’amour, mon âme se tenant collée bien fortement à son Objet, sans pourtant se servir de son propre agir, car elle ne pouvait rien que pâtir ce que voulait l’Objet, qui la tenait parfois dans l’admiration et dans l’adoration.
Mais l’Amour, qui n’est jamais en repos et qui ne peut durer en lui-même, charmait mon âme d’une telle manière qu’elle oubliait, s’il faut ainsi parler, la Majesté quant au respect, mais non quant à la vue.
 Je veux dire qu’étant embrasée d’amour, elle ne pouvait voir qu’amour. Sa vue s’arrêtait à la personne du Verbe, qui était l’Objet de sa passion, et qui ravissait et captivait son cœur par un si doux charme que je ne puis trouver de paroles pour l’exprimer.
 Elle était captive de l’Amour, mais aussi l’Amour était son captif, par un mutuel retour d’union et d’embrassement. Lui seul sait les entretiens de celle qui le tenait ainsi embrassé, et qui recevait aussi de lui la bienveillance de son amour dans un si doux commerce.

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