18 octobre 2015

LES SPLENDEURS DE L'ORAISON - CANTIQUE L.M. GRIGNION DE MONTFORT

LES SPLENDEURS DE L'ORAISON
15 1 - Chrétien, voici le pain des forts, Une manne charmante,
Un magasin plein de trésors, Une source abondante, Un vol de
l'esprit en son Dieu, Un regard de sa face, C'est l'oraison; mais
je dis peu, C'est un trésor de grâce.
15 2 Elle est le bien universel Et de l'homme et de l'ange,
L'honneur qu'on doit à l'Immortel, Sa plus douce louange.
Elle est cet encens tout divin, Ce parfum agréable Qui rend un
culte souverain A cet Etre adorable.
15 3 L'homme avoue et montre en priant Qu'il est plein de
misères, Qu'il attend tout bien excellent Du Père des lumières.
Il sacrifie à sa grandeur, En toute révérence, Son esprit, son
corps et son coeur Et toute sa substance.15 4 C'est là que de
corps et d'esprit L'homme se sacrifie; Il adore avec Jésus-
Christ, Il tremble, il s'humilie, Il adore sa majesté, Il calme
sa justice, Il sollicite sa bonté.
Oh! le grand sacrifice.
15 5 En priant, un pauvre pécheur Monte jusqu'à son trône,
Oblige ce puissant Seigneur A lui faire l'aumône.
Souvent il ôte de sa main Le tonnerre et la foudre Dont il
l'aurait, en souverain, Bientôt réduit en poudre.
15 6 Dieu ne veut pas que sans prier Aucun pécheur l'aborde;
S'il le voit prier et crier, Il fait miséricorde.
Il le fait, d'enfant du démon, Un enfant de Dieu même.
O puisance de l'oraison! O puissance suprême!
15 7 L'oraison est le grand canal Par lequel tout bien passe,
Par lequel un Dieu libéral Communique sa grâce, Sans elle,
l'homme est sans vertu, Sans grâce et sans lumière, Il est
faible, il est abattu.
Oh! qu'elle est nécessaire!15 8 Sans l'oraison, l'homme n'est
rien Qu'un cadavre sans âme, Un roseau sans aucun soutien, Un
noir tison sans flamme.
Un hydropique, un affamé, Un vent de girouette, Enfin, un soldat
désarmé Tout propre à la défaite.
15 9 Sans l'oraison, on ne peut pas Garder son innocence, On
s'affaiblit, on tombe à bas Par sa propre impuissance.
On tombe en la tentation, On tombe dans le crime Et puis dans la
damnation, Et d'abîme et abîme.
15 10 Jésus a prié jour et nuit.
Etait-il nécessaire? Oui, son exemple nous instruit, Il est notre
exemplaire.
Les saints, jour et nuit, comme lui, Offraient ce sacrifice;
C'était leur force et leur appui, Leur plus doux exercice.
15 11 Quoi! Vous ne me demandez rien? Dit-il à ses apôtres.
Je voudrais vous faire du bien, Car mes biens sont les vôtres.
Cherchez donc, et vous trouverez, Je suis votre assurance;
Demandez et vous recevrez Tout bien en abondance.15 12 A prier il
faut persister, Malgré tous les obstacles, Sans se lasser, sans
désister, C'est un des grands oracles.
Et l'un et l'aure Testament, Presqu'en toutes leurs pages,
Confirment ce commandement Par l'exemple des sages.
15 13 L'oraison guérit tous les maux, Même les plus infâmes; Et
délasse après les travaux Tant les corps que les âmes.
Elle tire un bandeau des yeux Que le seul péché forme Pour voir
ce mal pernicieux, Ce monstre si difforme.
15 14 Elle fait voir la vérité, La beauté de la grâce, Le
mensonge et la vanité De ce monde qui passe; Elle transporte une
âme aux cieux Et puis dans les abîmes, Et lui fait voir en tous
ces lieux Des vérités sublimes.
15 15 L'oraison donne la douceur A l'âme impatiente, La diligence
et la ferveur A l'âme nonchalante, Elle est la fournaise de feu
D'une âme courageuse, Qui la rend victime d'un Dieu, Mais victime
amoureuse.
15 16 Sans elle on n'a point arraché De mauvaise habitude, Une
habitude de péché Dont le joug est si rude; Elle est un marteau
tout-puissant Qui frappe et qui fracasse, Elle est un soleil
ravissant Qui fait fondre la glace.
15 17 Elle donne à l'homme mortel La paix, même en la guerre, Et
le fait demeurer au ciel Lorsqu'on le jette à terre.
Elle enrichit sa pauvreté, Non des biens périssables, Mais des
biens de l'éternité Et des biens véritables.
15 18 Elle fait croître ou bien soutient La vertu languissante,
C'est par elle que l'on obtient Une grâce abondante, Pour marcher
à pas de géant Vers Dieu dans cette vie Et monter du fond du
néant Jusque dans la patrie.
15 19 Sur terre il n'est rien de plus doux; C'est la manne
céleste, Laquelle a vraiment tous les goûts, Mais aucun n'est
funeste, Pourvu qu'on la sache expliquer, Car il est nécessaire,
Et puis fortement pratiquer Ce qu'elle enseigne à faire.
15 20 Que de prodiges merveilleux Faisaient nos anciens pères!
Ils ouvraient la terre et les cieux Par leurs seules prières, Par
la prière et par la foi, Ils changeaient de nature; En priant,
ils donnaient la loi A toute créature.
15 21 Quelle gloire pour un pécheur, Cette cendre et poussière,
De parler à Dieu son Seigneur Lorsqu'il fait sa prière,
D'entretenir la majesté De ce Dieu redoutable, Mais avec grande
liberté Sans se rendre coupable! 15 22 Comment vaincrez-vous
Lucifer Qui jette feux et flammes, Qui précipite dans l'enfer
Presque toutes les âmes? C'est par le jeûne et l'oraison, C'est
Jésus qu'il faut croire, Par là vous en aurez raison Et vous
aurez victoire.
15 23 C'est l'oraison qui l'affaiblit, Le désarme et le chasse,
Qui le tourmente et le punit, Le frappe et le terrasse.
Oh! qu'il craint ce pesant fardeau Et cette épée ardente! Qu'il a
d'horreur pour ce bourreau Qui le tue et tourmente!
15 24 Le démon a souvent parlé Par les énergumènes, Disant:
j'enrage et suis brûlé, On redouble mes peines, Quand un homme
est à prier Dieu, Et quand il s'humilie, Il me brûle d'un nouveau
feu, Ma peine est inouïe.
15 25 Prions donc, mais avec ferveur, Dieu le veut pour sa
gloire, Il y va de notre bonheur Et de notre victoire.
Suivant l'exemple de Jésus Et de sa sainte Mère, Nous aurons
toutes les vertus Par la bonne prière.
15 26 Mais quelles sont ses qualités? Voilà votre demande.
Je vais vous les dire, écoutez: La demande est très grande; Prier
bien Dieu n'est pas aisé; Souvent une prière, Bien loin de
l'avoir apaisé, Redouble sa colère.
15 27 Prier dans son coeur le Seigneur, C'est l'oraison mentale;
Le prier de bouche et de coeur, C'est l'oraison vocale.
Pratiquez-les avec plaisir, L'une et l'autre est très bonne, S'il
vous faut quelquefois choisir, C'est celle que Dieu vous donne.
15 28 Faites la meditation, Elle est très assurée; Soyez en
contemplation, Elle est plus relevée, Mais prenez garde
d'affecter Des oraisons sublimes, Dont l'orgueil pourrait vous
jeter Dans le fond des abîmes.
15 29 On connaît la bonne oraison Par une bonne vie, Elle gît en
cette raison, Ou bien c'est tromperie.
Une oraison où l'on voit clair, Une vie exemplaire, Sont deux
soeurs qui marchent de pair Pour connaître et pour faire.
15 30 Mais, qu'y faudra-t-il éviter Afin de la bien faire? Trois
mots: daignez les écouter, C'est pour vous satisfaire.
N'affectez point en contemplant D'oraison relevée, C'est souvent
par ce faux brillant Qu'une âme est réprouvée 15 31 Méditez donc
bien simplement, Sans art qui subtilise, Mais aussi bien
fidèlement; Que la foi vous suffise, Sans désirer voir ni sentir
Rien d'extraordinaire: Ce piège en a bien fait périr, Il est trop
ordinaire.15 32 Mais faites l'oraison surtout De pure patience,
Et la prolongez jusqu'au bout Malgré toute impuissance, Malgré le
corps, malgré l'esprit Et le démon qui crie.
Tenez ferme avec Jésus-Christ Qui prie à l'agonie.
15 33 Si vous voulez être sauvé, Si le salut vous touche, Ayez le
Pater et l'Ave Très souvent dans la bouche, Récitez votre
chapelet Et même le rosaire.
O belle oraison d'un parfait, O divine prière!
15 34 Pour être exaucé du Seigneur, Il faut prier en grâce, Il
n'écoute point le pécheur Qui prie en sa disgrâce; Mais, si vous
êtes en péché, Priez qu'il vous accorde Un coeur contrit et bien
touché, Et la miséricorde.
15 35 Ne demandez rien que de bon, Rien que de salutaire, Pour
Dieu seul et pour son saint nom, L'unique nécessaire; Car ne
penser qu'au temporel Quand on fait sa prière, Sans la soumettre
à l'Éternel, C'est être téméraire.
15 36 Priez Jésus très ardemment Par sa divine Mère, Et par Jésus
très humblement Montez à Dieu son Père Par ces degrés d'humilité
Et de sainte prudence, On ne peut être rebuté, On prie en
assurance.
15 37 Priez avec religion Sans nulle immodestie; La parfaite
adoration Veut que tout l'homme prie, Sans vous tourner, vous
accouder, Sans faire de grimace, Sans parler et sans regarder,
Droit et de bonne grâce.
15 38 Si vous ne priez pas de coeur, Vous priez sans mérite.
Dieu n'en reçoit aucun honneur, Vous êtes hypocrite.
Entrer dans votre cabinet, Fermez sur vous la porte, Priez votre
Père en secret, Cette prière est forte.
15 39 Quitter pour la perfection Son oraison vocale, O faux
prétexte! illusion Subtile et fatale! Faites-la comme le Sauveur;
Elle était sa pratique.
Qui s'en éloigne est un trompeur, Quoiqu'il soit extatique.
15 40 Faites tout ce que vous pourrez Pour prier en cachette,
Sans cesse, quand vous paraîtrez Hors de votre retraite.
Priez partout pour plaire à Dieu, Sans regarder personne; Priez
en tout temps, en tout lieu, Et la prière est bonne.
15 41 Vous prierez charitablement Pour le salut des âmes, Pour
ceux qui par aveuglement Vont tomber dans les flammes, Pour tant
de Turcs et de païens, Pour tant de schismatiques, Pour tant de
malheureux chrétiens Et mauvais catholiques.
15 42 Priez avec attention Sans ailleurs vous distraire; Priez
avec dévotion, Car elle est nécessaire; Sachez que la distraction
Qu'on chasse et qu'on rejette Ne nuit point à l'attention D'une
oraison parfaite.
15 43 Priez avec beaucoup de foi Et grande confiance, Disant
souvent: "Mon Dieu, je crois Ici votre présence." En vous
humiliant toujours, En vous croyant indigne D'obtenir le moindre
secours, Dieu vous en rendra digne.
15 44 Priez toujours en espérant Contre toute espérance; Dieu
n'accorde un don excellent Qu'à la persévérance.
Priez toujours malgré la chair Qui regimbe et s'ennuie, Malgré le
monde et tout l'enfer, Et vous aurez la vie.15 45 C'est de vous
que tout bien descend, O Père des lumières! C'est de vous seul
que je l'attends, O Père de mes pères! Puisque je dois vous
demander Ce qui m'est nécessaire, Daignez donc, mon Dieu,
m'accorder La grâce de le faire.
15 46 Faites descendre dans mon coeur Votre Esprit Saint, mon
Père, Pour y former la vraie ardeur D'une sainte prière, Pour
former des gémissements Qui sont inénarrables, Des soupirs et des
bégaiements Des enfants véritables.
15 47 Mon esprit n'est qu'aveuglement, Je me trompe sans cesse;
Mon coeur n'est qu'endurcissement, Que crime et que faiblesse;
Mais ce mal ne vient que de moi; J'ai laissé la prière.
Seigneur, augmentez-moi la foi, Afin de la bien faire.
15 48 Vous qui donnez abondamment Au corbeau quand il crie,
Exaucez-moi dans ce moment, C'est votre enfant qui prie.
Par votre coeur plein de bonté, Par Jésus et sa Mère, Que je ne
sois pas rebuté, C'est en vous que j'espère.
DIEU SEUL.


17 octobre 2015

CANTIQUE NOUVEAU SUR LA SOLITUDE - L.M. GRIGNION DE MONTFORT

157 1 Loin du monde, en cet ermitage, Cachons-nous pour
servir Dieu. Peut-on trouver un lieu Où la grâce ait
plus davantage? 157 2 Ce désert a pour avenue Des bois
d'une lieue et plus, Des bocages touffus, Des rochers à
perte de vue.
157 3 Trois chemins pour cette retraite: Le grand
chemin des charrois, Un au travers des bois, Un le long
des eaux en cachette.
157 4 C'est une caverne enfoncée Vers le nord dans un
rocher, Qui servait à cacher Le faon, et la biche
lassée.
157 5 Dans l'été, son froid est aimable. Il tempère le
grand chaud; En hiver, sur le haut, On trouve un midi
favorable.
157 6 Sur le haut, on voit une plaine, Des églises, des
châteaux, Des prés et de ruisseaux Qui charment la vue
et la peine. 157 7 Tout au bas est une rivière Ou le
torrent de Cédron, Abondante en poisson, Qui ravit en
toute manière.
157 8 Elle étend ses eaux cristalines Sur les prés avec
grand fruit. Et puis avec grand bruit Elle passe entre
des collines. 157 9 Aux côtés, trois claires fontaines
Où l'eau, qui ne tarit pas, Sourd d'en haut et d'en
bas, Pour ensuite arroser les plaines.
157 10 Dans ce fond, tout croît, tout abonde Sans la
main du laboureur, Par la main du Seigneur Cette terre
est vierge et féconde.
157 11 On n'entend, en ces doux bocages, Ni querelles
des voisins, Ni discours des mondains, Ni les combats,
ni les naufrages.
157 12 On entend la douce harmonie Des oiseaux et des
échos, Les cris des amimaux, Mais non pas ceux de
l'homme impie.
157 13 On entend l'éloquent silence Des rochers et des
forêts, Qui ne prêchent que paix, Qui ne respirent
qu'innocence.
157 14 Y voit-on ces troubles de ville, Ces torrents
d'iniquité Ces airs de vanité? Non, non, tout est pur
et tranquille.
157 15 On ne voit en ces lieux champêtres Aucun de tous
ces dangers, Les bois et les rochers Y sont de saints
et savants maîtres.
157 16 Les rochers prêchent la constance, Les bois, la
fécondité, Les eaux, la pureté, Tout, l'amour et
l'obéissance.
157 17 On y voit passer sur sa tête Les oiseaux dans
leurs saisons, Sous ses pieds les poissons, A côté,
cent sortes de bêtes.
157 18 On y voit cette main puissante Qui forma
l'univers Briller en ces déserts Dans une nature
innocente.
157 19 Ces beautés toutes naturelles N'ont que Dieu
pour leur auteur, Jamais l'homme pécheur N'y mit ses
mains trop criminelles.
157 20 Mais, si la nature est si belle, La grâce en a
tout le prix, Formant un paradis Quand une âme est pure
et fidèle.
157 21 Quel bonheur, même en cette vie, Et quel
transport merveilleux On goûte dans ces lieux Quand
l'âme s'y tient recueillie!
157 22 Pour goûter ces chastes délices, Il faut un sage
chrétien; Le fou n'y comprend rien, Les déserts
feraient ses supplices.
157 23 C'est vraiment dans la solitude, Pourvu qu'elle
soit d'esprit, Qu'on trouve Jésus-Christ Et la seule
béatitude.
157 24 La retraite est le savant livre Dans lequel les
saints lisaient, Dans lequel ils puisaient Les plus
beaux secrets pour bien vivre.
157 25 La retraite est la grande école Où les saints se
sont formés, Où leurs coeurs enflammés Ont eu le don de
la parole.
157 26 C'est un port hors de la tempête, Un repos sans
embarras, Un séjour plein d'appas Où chaque jour est
une fête.
157 27 Mille fois heureuses les âmes Que l'esprit mène
au désert! Pour une qui s'y perd, Mille ailleurs
tombent dans les flammes.
157 28 C'est à moi, dit Dieu, de conduire Dans la
retraite un pécheur, Pour parler à son coeur Et le
soumettre à mon empire. 157 29 Fuyons donc comme les
Pacômes, Les Pauls, les Hilarions, Tant de tentations
Où l'on se perd parmi les hommes.
157 30 Vaquons dans ce lieu solitaire A l'affaire du
salut; N'ayons point d'autre but, Puisqu'il est le seul
nécessaire.
157 31 A l'abri des troubles du monde, Goûtons le
recueillement, Prions incessamment Et goûtons une paix
profonde.
157 32 Marthe, Marthe avec Madeleine, Retirez-vous à
l'écart, C'est la meilleure part Où l'on est sans
trouble et sans peine. 157 33 Gens zélés, Jésus vous
convie De vous reposer un peu, Pour vous remplir de
Dieu Et de ses paroles de vie.
157 34 Ah! laissons les soins de la terre Au nombre
infini des fous, Prenons le ciel pour nous, Fuyant dans
les trous de la pierre.
157 35 Bravons tout, ayons du courage, Assurons
l'éternité, Malgré la pauvreté Et nos ennemis pleins de
rage.
157 36 Morts à tout, cachés dans nous-mêmes, Sans être
distraits de rien, Possédons le vrai bien, Contemplons
la beauté suprême.
157 37 Chère âme, chaste tourterelle, Gémissons dans ce
désert, Soupirons de concert Vers Dieu dans la vie
éternelle. Loin du monde, en cet ermitage, Cachons-nous
pour servir Dieu. DIEU SEUL.

16 octobre 2015

LA SAGESSE DU SILENCE - CANTIQUE L.M. GRIGNION DE MONTFORT

23 1 Voulez-vous être parfait Et garder l'innocence? En voici le
secret: Pratiquez le silence.
Voulez-vous rendre au Seigneur Une gloire bien pure? Taisez-vous
et fermez votre coeur A toute créature.
23 2 Comment éteindre le feu De la langue cruelle Qui souille et
tue en tout lieu L'âme la plus fidèle? Le seul silence est la
mort De cette meurtrière, Il en a, sans faire aucun effort, Une
victoire entière.
23 3 O petit morceau de chair, O langue délicate, Tu brûles du
feu d'enfer, Tu perds l'âme et la flatte, Tes dards sont
envenimés D'un poison incurable, Tes bons mots sont les traits
enflammés Et les pièges du diable.
23 4 Mal inquiet et cruel, Meurtrière enragée, Glaive tendre,
mais mortel, Dont l'âme est saccagée, Par ton glaive à deux
tranchants Tu fais périr plus d'âmes Qu'un tyran, même des plus
méchants Par le fer et les flammes.
23 5 Tu ravages ta maison Et celle de ton frère, Tout périt par
ton poison Et jusqu'au monastère, O grande université De tous les
plus grands crimes, Abrégé de toute iniquité Qui peuple les
abîmes.
23 6 Tu vomis les jurements, Tu fais les médisances, Tu fais les
emportements, Tu dis les insolences, Tu blasphèmes, tu maudis, Tu
détestes et tu grondes, Tu commets des péchés infinis Et les plus
grands du monde.
23 7 Chers amis, périrons-nous Par ce mal ordinaire? Pour éviter
son courroux, Apprenons à nous taire; Le silence est à ce mal Un
remède infaillible, Il détruit ce poison infernal Et ce monstre
terrible.
23 8 Un grand parleur n'est souvent Qu'un coffre sans serrure,
Un gros ballon plein de vent, Un beau sac plein d'ordure; Comme
il est tout dissipé Sans veiller sur soi-même, Le démon l'a
bientôt attrapé, Pour son malheur extrême.
23 9 Un grand causeur n'est jamais Dirigé sur la terre, Sa
bouche lance des traits Dont il se fait la guerre, Souvent il en
est blessé Jusqu'à perdre la vie, Et son coeur comme une cible
est percé Par sa propre folie.
23 10 Le sage a sa bouche au coeur, Il y parle, il y couche.
Au contraire, un grand parleur A son coeur en sa bouche; Il
raisonne, il fait grand bruit, C'est un torrent rapide, Mais son
bruit ne rapporte aucun fruit, Il n'est qu'un vaisseau vide.
23 11 L'homme sage selon Dieu, Rempli de sa sagesse, Ne parle
point ou très peu, Le fou parle sans cesse; Le sage est
silencieux, Son silence édifie, Un causeur est souvent
scandaleux, Et toujours il ennuie.
23 12 Oh! qu'un silence réglé Est saint et salutaire! Les Pères
l'ont appelé Le divin séminaire, Qui forme en l'entendement De
divines pensées, Qui remplit le coeur secrètement De douceurs
embrasées.
23 13 On peut aussi l'appeler Une divine école, Pour apprendre à
bien parler, Pour former sa parole; On ne parle justement Que
quand on sait se taire, Quand on veut parler incessamment On
parle en téméraire.
23 14 On soutient avec raison Qu'il est très nécessaire Pour bien
faire l'oraison, Puisqu'il en el le père.
Oui, c'est lui qui nous instruit A former nos prières, Qui nous
donne en secret et sans bruit Les plus pures lumières.
23 15 Il est le grand directeur Et le soutien d'une âme, Le sûr
gardien de son coeur, L'entretien de sa flamme.
La sagesse est avec lui, Il ne va point sans elle, Tous les deux
sont la gloire et l'appui D'une âme bien fidèle.
23 16 C'est un livre merveilleux Où l'ignorant sait lire.
Un prédicateur fameux Qui parle sans rien dire, Un baume de bonne
odeur Dont l'âme est enbaumée, Un secret dont l'âme du pécheur
Est doucement charmée.
23 17 Sans lui, la religion est stérile et flottante; Sans lui,
la dévotion Est souillée et traînante.
Mais ce baume si divin N'a jamais de tristesse; Il remplit le
coeur le plus chagrin De joie et d'allégresse.
23 18 Au dehors Dieu parle peu, Mais toujours en soi-mêne; Oh!
bel exemple de Dieu! O modèle suprême! Jésus-Christ pendant
trente ans A gardé le silence; Oh! que ces exemples éclatants
Prouvent son excellence!
23 19 Mais la Mère du Sauveur, Le plus grand des miracles, Qui
conservait en son coeur Les plus divins oracles; A parlé très
rarement; On le sait des apôtres, Et son coeur méditait doucement
Les paroles des autres.
23 20 C'était la grande leçon Des sages de la Grèce, Afin
d'obtenir le don D'une grande sagesse: Le silence était aux
saints Une béatitude, Pour se taire ils fuyaient les mondains
Jusqu'en la solitude.
23 21 Mais comment faut-il parler Quand on ne peut se taire?
C'est ce qu'il nous faut régler; Rien n'est si nécessaire,
Puisque la langue a chez soi Et la mort et la vie.
Par raison et même par la foi, Réglons-la, je vous en prie.
23 22 La langue parle du coeur, Elle est sa ressemblance; Son
bonheur ou son malheur Vient de son abondance; S'il est plein de
sainteté, La langue est innocente; Mais s'il est rempli
d'iniquité, La langue est très méchante.
23 23 Pour parler bien saintement, Qu'il nous faut de prudence!
Pour parler bien prudemment, Qu'il faut de vigilance! On parle
bien aisément, Notre langue est hardie, Mais d'un mot qu'on lâche
imprudemment On cause un incendie.23 24 Que la langue fait de
maux! Que de vaine glissades! Que d'inutiles propos! Que de
sottes ruades! Désirez-vous éviter Mille discours frivoles?
Rendez-vous très promt pour écouter, Mais très lent en paroles.
23 25 Mais, voulez-vous exceller En cet art nécessaire? Soyez
très chiche à parler Et très riche à vous taire; Que vos mots
soient médités Et passés à la lime, Puis après, dites les vérités
Sans mensonge et sans crime.
23 26 Parlez pour édifier Le prochain votre frère, Parlez pour
glorifier Le Seigneur votre Père; Cherchez Dieu dans vos discours
Et n'y blessez personne, Puis parlez et prêchez tous les jours,
Votre parole est bonne.
23 27 En parlant être importun, Répondre sans entendre,
Interrompre aussi quelqu'un Et parler sans attendre, Ou parler à
tout propos, Sont des traits de folie, Ou du moins ce sont de
grands défauts Contre la modestie.23 28 Ne parlez point en
criant, Parlez d'une voix basse Sans éclater en riant, Sans mime
et sans grimace, Sans fard et sans vanité, Sans parler pour
paraître; Doucement, avec humilité; Sans prendre un ton de
maître.
23 29 Parlez dans la vérité, Sans nulle hypocrisie, Sans choquer
la charité, Sans nulle flatterie; Parlez sans respect humain,
Mais sans être incommode, Rendez-vous tout à tous au prochain;
Mais sans être à la mode.
23 30 Tout ce qui luit n'est pas or.
Parlez avec prudence, Conservez votre trésor Dans un profond
silence; Sans en être bien requis Ou sans obéissance, Gardez-vous
d'être un donneur d'avis Plein de sa suffisance.
23 31 Tâchez de ne pas parler Au temps qu'il faut se taire, Comme
au lit et le repas, S'il n'est pas nécessaire; Mais surtout ne
dites rien D'inutile en l'église, Soyez-y d'un silence chrétien
Et d'une foi soumise.
23 32 Qui babille en ce saint lieu Fait une irrévérence Et commet
contre son Dieu Une cruelle offense; Il lui donne autant de coups
Qu'il dit de choses vaines, Mais toujours Dieu venge avec
courroux Ceux qui lui font ces peines.
23 33 Grands dévots mais pauvres saints Qui babillez sans cesse,
Devant mon Dieu je vous plains, La charité me presse.
Quel dévot aveuglement! Quel sot babillonnage! N'est-ce pas vous
damner saintement Par un dévot langage?
23 34 Sans choisir la bonne part D'un vrai dévot qui pleure,
Parler du tiers et du quart, Babiller à toute heure, Regarder de
tous côtés, Courir de rue en rue, S'enquérir de toutes
nouveautés.
O dévote perdue!
23 35 Adieu sa dévotion, Car sa bouche est ouverte.
Adieu sa religion, Oh! la terrible perte! Adieu sa communion Et
sa secrète flamme.
Adieu ciel, adieu perfection, Elle damne son âme.
23 36 Le Seigneur vous jugera, O dévotes causeuses, Sa justice
punira Vos paroles oiseuses.
Babillardes de ce temps, Si vous n'êtes damnées, Oh! que vous
souffrirez de tourments Pendant bien des années!
23 37 Oh! quelle démangeaison A parler sans mesure! N'est-ce pas
là le poison Que prend la femme impure? La vilaine aime à parler,
Elle ne peut se taire; Mal parler, gronder et babiller, C'est son
unique affaire.
23 38 Dévotes, quand vous feriez Tous les plus grands miracles Et
quand vous proféreriez Tous les plus grands oracles, Si vous
babillez toujours Sans nulle retenue, Vous perdez la grâce tous
les jours; Et vous êtes perdue.
23 39 Que de mots mal digérés! Que de vaines paroles! Que de ris
immodérés Et que de babioles! Après cela, nommez-vous Des
saintes, des dévotes; Passez donc pour saintes chez les fous, Et
chez moi pour bigotes.
23 40 Cette fille parle bien, Elle est sainte et savante, On
trouve en son entretien Une douceur charmante.
Pour moi, je ne prendrai pas Pour sainte une pagode, Ou plutôt
l'hameçon sous l'appât, La dévote à la mode.
23 41 Elle parle jour et nuit, C'est un flux de parole.
Hélas! son coeur est séduit, C'est une vierge folle, C'est un
vaisseau vide et creux Qui sonne et qui résonne.
Faux dévot, ouvriras-tu les yeux? Je parle à ta personne.
23 42 Elle a lu tous les auteurs, Cette femme est savante, Elle a
des admirateurs.
Oh! la femme insolente! Elle cite un Augustin, Un Jérône, un
Hilaire.
Oh! quel mal! Oh quel subtil venin, Hélas trop ordinaire!
23 43 Je vous dis des vérités, Dévotes importunes, Le monde et
ses vanités Vous rendent trop communes, Vous seriez de quelque
prix Sans la langue et la tête, Mais les deux vous couvrent de
mépris.
J'en dis trop, je m'arrête.
23 44 Ah! laissez la vanité; Quittez ce monde infâme, Recherchez
la vérité Au dedans de votre âme.
Au dehors parlez très peu, Mais beaucoup en vous-même, C'est par
là que l'on acquiert en Dieu La sainteté suprême.
23 45 Ah! Seigneur, à mon secours! Ma langue m'est contraire,
Daignez arrêter son cours D'une forte barrière, Purifiez
maintenant Mes lèvres criminelles De la flamme et du charbon
ardent Des prophètes fidèles.
23 46 Seigneur, parlez à mon coeur, Car c'est vous seul qu'il
goûte, Puisque tout homme est menteur C'est vous seul qu'il
écoute.
Parlez, je veux désormais Me taire aux créatures, Je ne leur
parle quasi jamais Sans souffrir leurs injures.
23 47 Je ne veux parler qu'à vous Pour être un homme sage,
Quoique le monde et ses fous Me traitent de sauvage.
Ma langue ne parle plus, Il est temps de se taire, Si ce n'est en
l'honneur de Jésus Et de sa sainte Mère.
23 48 Mes yeux, ne voyez plus rien De tant de bagatelles;
Oreilles, fermez-vous bien A toutes les nouvelles.
Aveugle, sourd et muet A ce monde qui passe, Devenons un homme
très parfait, Un homme plein de grâce.
23 49 Silence donc à mes yeux, Silence à mes oreilles, Tais-toi,
ma bouche, en tous lieux Pour dire des merveilles.
Parle, mon coeur, au Seigneur Du fond de la retraite, Ne sois
plus écouté du pécheur, Et ta voix est parfaite.
DIEU SEUL