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Les Passions (et les vertus)
Introduction
Grâce à la lumière de la grâce qui entre avec le repentir dans l’âme de l’homme
qui se repent, l’homme commence à reconnaître en lui et à constater les passions
diverses et nombreuses dont son âme, son corps et toute sa vie étaient emplies
et imprégnés.
La constatation de passions diverses et nombreuses dans l’âme et la conscience de ce qu’elles mènent à la perte et à la destruction, sont précisément le premier signe d’une réelle venue de la grâce dans la repentance ; en effet sans la présence de la grâce, l’homme ne peut pas prendre conscience de ses passions.
C’est justement ce que nous enseigne l’apôtre Paul, qui constate l’état de péché
du vieil homme et son asservissement aux passions en partant de la nouvelle réalité en Christ, de la grâce de la vie nouvelle de l’homme nouveau en Christ.
L’état de péché et d’asservissement aux péchés et aux passions est appelé chez
l’Apôtre Paul et chez tous les Pères ascètes de manières diverses ; cependant,
toutes ces appellations caractérisent un seul et même état, celui du vieil homme,
une seule et même réalité, c'est-à-dire les passions.
Les passions et les vertus
Dans le chapitre VII de l’Epître aux Romains, l’Apôtre Paul parle de
l’asservissement de la volonté de l’homme et de tous ses membres à « une autre
loi », celle du péché, qui habite dans l’homme et s’appose à la loi et à la volonté
de Dieu (Rm 7,14-23). L’apôtre caractérise cet homme de ‘’charnel’’, « être de
chair » (Rm 7,14, ce qui signifie pêcheur passionné.
En effet, un peu plus loin, dans le chapitre VIII du même Epître, l’Apôtre
appelle cet état de péché « la conduite selon la chair », la « vie selon la chair et
« le désir de la chair » (Rm 8,4-13).
Toujours dans ce même Epître, un peu avant (Rm 6,6 et 13), l’Apôtre appelle un
tel homme « le vieil homme », et son état « le corps de péché », ou encore « le
corps de mort » (7,24). A la fin, dans l’Epître aux Colossiens, ce même Apôtre
parle encore de manière plus précise du « vieil homme » en disant que celui-ci
est revêtu d’un « corps de chair (et de manière encore plus nette dans certains
manuscrits : « le corps des péchés charnels ») et que ce vieil homme de chair a
lui aussi un « esprit de chair » (une pensée charnelle) et des « membres
terrestres » au service des « armes d’injustice au service du péché » (Col
2,11,18 ; 3,5,9 ; cf. 6,13).
Dans toutes ces expressions dans lesquelles le langage et la problématique
ascétiques sont très nets, l’Apôtre Paul ne parle pas de la chair physique ou du
corps de l’homme, mais il parle précisément des passions, c'est-à-dire de l’état
de l’âme et du corps dans lequel a été conduit l’homme par le péché et les
passions diverses. L’homme est comme revêtu et habillé dans ces passions, et
cela de manière si concrète qu’il est question d’une « autre chair » en lui, ou
d’un « autre corps » ou même d’une « autre âme » (selon les paroles de saint
Macaire l’Egyptien), d’une autre intelligence, d’une autre pensée, « d’autres
membres », d’un « autre cœur », d’une « autre loi », d’une « autre vie », d’autres
œuvres de cet homme, etc….
Voilà ce que saint Macaire l’Egyptien de cet état de péché et de passion de
l’homme :
« Beaucoup d’homme lettrés et de savants qui s’efforcent d’avoir une vie juste
pensent que la perfection consiste en cela. Mais ils ne pénètrent pas au fond de
leur cœur et ne voient pas le mal (= les passions) qui retient leur âme. C’est en
effet dans le fond de l’âme qui se trouve la racine du mal qui entoure également
les autres membres ; et dans l’homme il y a un brigand, c'est-à-dire une force
ennemie, qui est invisible et qui s’oppose à lui.
Si l’homme ne commence pas une ascèse contre le péché, ce mal (= les
passions) intérieur se multiplie et se répand. Il conduit l’homme à faire des
péchés extérieurs et visibles…Tout le monde visible, les rois comme les
pauvres, se trouve dans le trouble, le désordre, la lutte, et personne n’en sait la
raison, c'est-à-dire la raison de ce mal, de cet ‘’aiguillon de la mort’’ (1 Cor
15,56) qui arrivé par la désobéissance d’Adam. C’est pourquoi le péché qui est
arrivé du dehors, étant une sorte de force raisonnable de Satan, comme une sorte
d’essence de Satan, a semé toute sorte de maux, car il agit secrètement soit sur
l’intérieur de l’homme, sur son intelligence ; il combat contre lui par les
pensées. Mais, les hommes ne savent pas que cet asservissement est fait par une
force étrangère ; ils pensent, au contraire, que cela est tout à fait naturel et qu’ils
agissent de leur propre volonté. Seuls ceux qui ont en eux la paix du Christ et Sa
Lumière savent d’où cela provient. En effet, le monde souffre par la passion du
mal et ne le sait pas » (homélies, 15, 48-49) […].
L’état de passion de l’homme est décrit sous les couleurs les plus noires, état
que ce même Macaire appelle « levain du mal et des passions par lequel
l’humanité est pétrie dans le mal (homélie 24,2).
Qu’est-ce qu’une passion ? L’enseignement ascétique orthodoxe sur les
passions est lié à l’enseignement orthodoxe général sur la création de l’homme à
l’image de Dieu et également à la compréhension orthodoxe du péché et du mal
en général.
Quand nous avons parlé de la création de l’homme à l’image et la ressemblance
de Dieu, nous avons vu que l’homme a été créé à l’image des énergies ou des
perfections divines et qu’il a été placé dans un processus dynamique vers la
Ressemblance de Dieu et la participation à Sa plénitude divine, c'est-à-dire vers
un processus vers la divinisation. Pour ce processus dynamique ont été données
dans la nature de l’homme toutes les forces, les fonctions propres, les qualités et
les possibilités nécessaires, ce que les Saints Pères appellent précisément les
« vertus ». C’est pourquoi à l’origine il n’y avait pas dans la nature de l’homme
des passions, mais au contraire les vertus qui se trouvent dans la nature humaine,
alors que les passions sont précisément contre-nature et une action contre-nature
des forces naturelles dans l’homme.
Rappelons les paroles de saint Athanase : « Il n’y avait pas de mal (= passions) à
l’origine ; ce sont par la suite les hommes qui ‘’ont commencé d’inventer’’ le
mal, en abusant des forces et des énergies que Dieu avait données à l’homme
dès le début. Cet abus consiste en ce que l’âme, qui, de par sa nature, est
toujours en mouvement, commença à agir non plus « selon la vertu », c'est-à-
dire selon la voie normale et naturelle la menant à Dieu comme à sa source de
Vie et à sa destination, mais au contraire selon une voie fausse, qui lui fut
soufflée par le diable, selon une voie d’aliénation de Dieu, donc, par
conséquence, une voie d’auto-déviation et d’altération ; c’est précisément cette
déviation et cette altération qui sont appelés : désirs mauvais, action mauvaises,
passions.
En effet, les passions ne sont rien d’autres qu’un abus, donc une déviation et
une altération des forces données par Dieu à l’âme et aux mouvements du
corps ».
Saint Jean Climaque dit justement : « Ils se trompent ceux qui disent que
certaines passions dans l’âme sont naturelles, car ils oublient que les qualités (=
les caractéristiques) naturelles qui constituent notre nature ont été transformées
par nous en passions. En effet, le mal, ou passions, n’existe pas dans la nature,
parce que Dieu n’a pas créé les passions. Au contraire, les vertus naturelles qui
existent en nous sont créées par Dieu » (L’Echelle sainte 26 et 41 PG 88,1028 et
1068)
Saint Isaac le Syrien dit également : « Si la vertu est la santé naturelle de
l’âme, cela signifie que les passions sont la maladie de l’âme, car les passions
sont arrivées et ont pénétré du dehors dans l’âme (comme un accident) et ont
sorti l’âme de la santé qui lui est propre. Il est clair donc que la santé existe dans
la nature avant que la maladie ne soit arrivée » (sermon 83).
Enfin saint Jean Damascène dit de même : « Le mal, n’est rien d’autre qu’un
éloignement du bien, de même que la ténèbre est un éloignement de la lumière.
Cela signifie que si nous, hommes, nous restons dans notre état naturel, nous
sommes alors dans la vertu, mais si nous nous écartons de l’état naturel, c'est-à-
dire de la vertu, nous arrivons à un état antinaturel, c'est-à-dire aux
passions…Car les vertus sont naturelles à l’homme et elles existent de manière
égale pour tous, bien que tous nous ne faisions pas dans une mesure égale ce qui
appartient à notre nature ; en effet, nous avons, après avoir enfreint le
commandement, glissé d’un état naturel dans un état antinaturel…L’ascèse et
les efforts sont inventés non pas pour acquérir la vertu, comme si cette
dernière était quelque chose venue de l’extérieur (dans notre nature), mais au
contraire, pour chasser de soi par les ascèses les passions antinaturelles
venues du dehors » […].
L’expérience ascétique charismatique des saints prend conscience d’une
manière infiniment plus profonde de cette vérité qui consiste en ce que l’homme
est un être dynamique, créé avec la possibilité et une capacité de divinisation en
Christ par la grâce de l’Esprit Saint.
Pour progresser vers la divinisation comme envers son but, sa dernière plénitude
et sa destination, l’homme trouve déposées en lui les forces, les possibilités et
les aspirations dynamiques qui, quand l’homme vit en communion avec Dieu,
croissent de plus en plus ; ce sont précisément ce que l’on appelle vertus.
Mais quand l’homme se détourne de Dieu et par là de sa destination naturelle,
ces mêmes forces et dispositions de l’homme restent dans sa nature, mais elles
sont dirigées dans un sens contraire, antinaturel ; elles croissent elles aussi, mais
en vain, car elles n’atteignent pas leur but et leur accomplissement. Voilà ce que
sont les passions : elles sont un abus de déformation des forces dynamiques et
des possibilités déposées dans l’homme (afin que celui-ci avec l’aide de la
grâce, atteigne la participation à Dieu et la divinisation).
C’est pourquoi ce sont justement les passions qui sont des sortes de
succédanées de cette aspiration naturelle de l’homme vers sa plénitude en
Dieu ; cela signifie que les passions sont des succédanées des vertus parce
qu’elles ne mènent jamais au but et à la plénitude ; au contraire, par le repentir,
les passions se découvrent comme la conscience et le sentiment d’une perte,
d’un abîme, d’une chute, d’une fausse aspiration vers une fausse
« divinisation », fausse parce qu’elle se fait non avec Dieu mais avec l’aide du
diable […].
Les passions signifient souffrance, corruption et asservissement de
l’homme ; souffrance précisément parce que les passions divisent, brisent ; elles
corrompent l’homme de telle manière qu’il ne peut pas dans un tel état vivre de
la vraie vie pour laquelle il est créé. C’est pourquoi, comme nous l’avons vu, les
passions sont des succédanés faux et destructeurs, ou encore elles sont des
parasites, des forces et des possibilités de l’homme que Dieu avait donnés à ce
dernier pour qu’il aspire et participe à la vie divine.
Ainsi les passions sont une dislocation et une aliénation de l’homme hors de
l’existence véritable, de son véritable mode d’existence et de sa vraie vie. Il
en résulte que la passion est souffrance, c'est-à-dire la mort, douleur, servitude et
corruption dans l’emprise du diable, le début de l’enfer.
En tant que telles, les passions sont justement les témoins effrayants de la
nature déchue de l’homme. Une telle prise de conscience des passions est donc
révélée et donnée à l’homme dans un vrai repentir, grâce à la venue de la grâce
[…].
Il y a des passions nombreuses et variées. Elles caractérisent tout l’état de péché
qui est désigné dans le Nouveau Testament par le terme de ‘’vieil homme’’ ou
de ‘’monde’’. C’est pourquoi saint Isaac le Syrien dit « le monde est le nom qui
englobe toutes les passions particulières ; quand nous voulons appeler par un
terme général toutes les passions, nous les appelons le monde…Car les passions
sont les parties du chemin et de la succession du monde ; là où s’arrêtent les
passions, le monde arrêt sa succession, c'est-à-dire que le monde s’arrête et
meurt.
Qu’est-ce que le monde ? En bref, le monde est la conduite charnelle, la pensée
et le désir charnels » (Discours 30).
Cette dénomination générale et cette caractérisation des passions en tant que ‘’ce
monde’’ ne touchent pas le monde en tant que création de Dieu, car le monde,
œuvre de Dieu, est bon (Gn 1,21) ; elle s’adresse à notre ‘’conduite charnelle’’
personnelle et au ‘’désir charnel’’, c'est-à-dire à la vie de péché et aux passions
pécheresses.
Chez le saint Apôtre Jean le Théologien le monde pris dans ce sens est désigné
d’une manière plus précise et juste : « N’aimez ni le monde ni rien de ce qui est
dans le monde…Car tout ce qui est dans le monde, la convoitise (= désir) de la
chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie (riche), vient non de mon Père,
mais du monde » (1 Jn II, 15-16). Ces paroles du Saint Apôtre résument toute la
vie pécheresse et passionnée de ce monde, c'est-à-dire toutes les sortes de
passions des hommes de ce monde ; le saint Apôtre, et à sa suite tous les saints
Pères, classifient ces passions en trois catégories.
La première grande passion est appelée chez l’Apôtre convoitise ou désir de la
chair, c'est-à-dire le désir des plaisirs de la chair, la volupté…La passion de la
volupté contient deux passions principales : la gloutonnerie et la
débauche…Elles sont appelées chez les saints Pères les passions corporelles, les
passions de la chair.
Rappelons seulement ici qu’à l’opposé de cette passion et des passions qu’elle
engendre, il y a la vertu de chasteté avec ses deux vertus : la tempérance et la
pureté.
La deuxième grande passion est appelée chez l’Apôtre Jean la convoitise ou le
désir des yeux, c'est-à-dire le désir de posséder, ou comme le disent les Pères,
l’avidité…Cette passion de l’avidité, c'est-à-dire de la cupidité, appelée chez
l’Apôtre Paul idolâtrie et racine de tous les maux (Col 3,5 et 1 Tim 6,10),
engendre et contient en elle les passions de la colère et de la tristesse. A ce
groupe de passions on peut rajouter la passion de l’abattement.
Rappelons ici qu’à l’opposé de cette passion de l’avidité, il y a la vertu de
l’amour et de la charité, qui est accompagnée par les vertus de l’aumône, de la
douceur, c'est-à-dire de la patience. C’est ici précisément que l’on peut rajouter
la grande vertu des pleurs, qui est l’opposé de la passion ci-dessus mentionnée
de l’abattement.
La troisième grande passion indiquée par l’Apôtre Jean est celle de l’orgueil et
de l’ambition vaine. Ce sont les passions les plus subtiles et les plus
fines…L’ambition vaine est le désir passionné de gloire humaine et terrestre ; à
son point culminant elle engendre l’orgueil, qui est une passion qui rend
l’homme très proche du démon, car celui-ci s’est précisément détourné de Dieu
par orgueil, c'est-à-dire qu’après avoir été ange de lumière ; il est devenu un
démon des ténèbres qui combat Dieu.
Rappelons ici qu’à l’opposé de cette troisième catégories de passions est
justement la grande vertu conforme à Dieu de l’humilité.
Enfin, rappelons que ces trois grandes passions principales, ou catégories de
passions, proviennent et son incluses dans une seule passion générale qui est
comme leur mère, leur source et leur racine : c’est l’égoïsme (amour de soi,
amour-propre). A l’opposé de cette passion générale, il y a la vertu de la
« théophilie » (l’amour de Dieu) […].
Ce fait indubitable du lien entre toutes les passions et du lien organique de
toutes les vertus, confirmé et démontré dans l’expérience ascétique
charismatique de l’Orthodoxie, montre avant tout que l’ascèse entière et la vie
spirituelle dans l’Orthodoxie se comprennent et se vivent organiquement,
comme une entité organique, en union réciproque l’une de l’autre.
Cette compréhension organique de l’ascèse et du combat avec les passions pour
l’acquisition des vertus signifie la libération graduelle et la purification des
passions en même temps que l’assimilation aussi graduelle des vertus, c'est-à-
dire notre croissance graduelle et organique dans les vertus. Ainsi en ces deux
moments, c'est-à-dire la libération des passions et la croissance en l’homme des
vertus, qui coïncident simultanément, doivent se développer peu à peu et d’une
manière suivie, avec un déracinement constant et attentif des passions et la
croissance des vertus.
En effet, la vie spirituelle de l’homme ne se construit pas sur des lacunes et des
soustractions, des omissions et des sauts, mais elle croît organiquement, comme
une graine qui pousse et donne ensuite son fruit […].
Il s’ensuit que nous ne devons pas comprendre les divisions et les classifications
des passions et des vertus qui se trouvent chez les Saints Pères en dehors de ce
contexte de leur compréhension organique […].
Donc, le combat commence avant tout contre les passions corporelles les plus
extérieures ; il s’approfondit ensuite peu à peu et passe à un combat contre les
passions les plus profondes et moins visibles dans les tréfonds de l’âme […].
La critique que fait saint Jean Climaque à Evagre est très caractéristique : il
reproche à Evagre (disciple du ‘’spiritualiste’’ Origène) de demander de rejeter
aussitôt toute nourriture, excepté le pain et l’eau ; il conseille, au contraire, à
Evagre, de jeûner graduellement et de s’habituer peu à peu à une ascèse plus
difficile (l’Echelle Sainte, XIV, 8) […].
Hiéromoine Athanase JEVTIC
(Source : Théologie ascétique – Chapitre VII – page 53 à 66 – Formation théologique par
correspondance – Institut de Théologie Orthodoxe Saint-Serge – année 1986)
Ps : publié avec la bénédiction de Mgr Athanase JEVTIC – monastère TVRDOS –Herzégovine –
Serbie – 04 avril 2017