Famille de Saint Joseph
« Il nous faut passer par bien des épreuves
pour entrer dans le royaume de Dieu. »
(Ac 14,22)
Cette année, le mois de mars coïncide avec le carême et s’achève par les jours saints.
L’image de Jésus sur la croix est toujours choquante, voire inquiétante. Les blessures du
crucifié nous renvoient à notre perception de la souffrance humaine, à son caractère absurde
et inéluctable : nous souffrons tous, peu ou prou, tôt ou tard. Dans le fond, n’est-ce pas la
volonté de Dieu, le prix exorbitant du salut ?
« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »
Effectivement, s’approcher du Seigneur Jésus implique toujours une participation à
ses souffrances. Dès lors, la tentation est grande de relire l’histoire au prisme de la peur,
attribuant à Jésus la responsabilité de nos malheurs. Qu’avaient fait les saints innocents pour
mériter le glaive ? Leur seule faute n’était-elle pas d’être nés trop proches de l’enfant Jésus ?
Et la Vierge, pour s’être offerte à Dieu, ne se vit-elle pas récompensée d’un avenir sombre —
« ton âme sera traversée d’un glaive » (Lc 2,35) ? Jacques et Jean, deux des plus intimes parmi
les apôtres, ont reçu la promesse : « La coupe que je vais boire, vous la boirez. » (Mc 10,38) Tout
homme souffre, mais il semble que les baptisés, une fois marqués de l’indélébile croix de
lumière, attirent sur eux l’épreuve. Comment l’expliquer ? Saint Pierre répond :
Bien-aimés, ne trouvez pas étrange le brasier allumé parmi vous pour vous mettre à
l’épreuve ; ce qui vous arrive n’a rien d’étrange. Dans la mesure où vous communiez aux
souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa
gloire se révélera. (1P 4,12-13)
Saint Paul ne s’exprime pas différemment : « Toujours nous portons, dans notre corps,
la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. » (2Co 4,10)
Ainsi, toute douleur supportée avec patience dans la foi sera comptée comme marque du
Christ. Rassurons-nous, Dieu ne permettra pas que ces tribulations nous soient fatales :
Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi, les fleuves ne te submergeront pas. Quand tu
marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas, la flamme ne te consumera pas. » (Is 43,2)
Elles sont même enviables, « car notre détresse du moment présent est légère par rapport au
poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. » (2Co 4,17)
Ces versets de l’Écriture bouleversent notre conception de la souffrance. Triste
conséquence du péché, elle devient un glorieux privilège des amis de Jésus pour le salut. La
souffrance de la persécution est la première à posséder cette vertu, mais la souffrance
physique, involontaire, peut également participer à notre sanctification.
« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »
Maladie, accident, blessure, ... la souffrance n’épargne personne : adultes et enfants,
riches et pauvres, chrétiens et païens, saints et pécheurs, ... même les animaux sont atteints.
Comment peut-elle devenir une participation à la passion du Seigneur ? Quelle audace nous
la fait considérer comme un moyen choisi par Dieu pour exercer sa miséricorde ?
Écartons d’abord l’objection d’un rapport malsain à la souffrance qui serait le propre
de la religion. Il est évident que la douleur doit être combattue. Benoît XVI écrivait :
Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance :
empêcher, dans la mesure où cela est possible, la souffrance des innocents ; calmer les
douleurs ; aider à surmonter les souffrances psychiques. Autant de devoirs aussi bien
de la justice que de l’amour qui rentrent dans les exigences fondamentales de
l’existence chrétienne et de toute vie vraiment humaine. (Spe Savi, 36)
Cependant personne n’est en mesure de tarir la source de la souffrance qui est le mal.
La résurrection fait naître en nous l’espérance d’une guérison radicale, mais elle n’est pas
encore pleinement accomplie. Quels que soient nos efforts pour soulager, la souffrance existe.
« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »
Écartons ensuite une erreur ancienne : qui souffre expierait de fait ses fautes et se
rapprocherait immanquablement de Dieu. Ces bénéfices, quand ils existent, ne proviennent
pas tant de la souffrance que de la manière dont elle est vécue. Il est cependant possible d’avoir
l’impression contraire car l’usure engendrée dans l’esprit par les longues souffrances crée
l’illusion d’une paix spirituelle ; il s’agit souvent d’un calme s’apparentant à la résignation. En
effet, prisonnier de la souffrance, l’esprit se berce de la pensée que Dieu est le seul recours et
interprète cette langueur comme une paix spirituelle. Or l’avancée spirituelle ne se mesure
qu’à l’exercice de la foi et de la charité. C’est pourquoi le fruit de la souffrance dans l’âme peut
être récolté bien plus tard (pensons à une maladie invalidante), il peut même demeurer
invisible (pensons à une douloureuse agonie ouvrant le cœur au Seigneur). La souffrance n’est
donc pas en soi une garantie pour le salut. Au contraire, pour qui suit le Christ d’un cœur
partagé, elle peut anéantir les forces et éloigner de Dieu, comme en témoigne saint Jean : « Les
gens se mordaient la langue de douleur et ils blasphémèrent le Dieu du ciel sous le coup de leurs
douleurs et de leurs ulcères, au lieu de se repentir de leurs agissements. » (Ap 16,10-11)
De soi, la souffrance rend égoïste. Celui qui souffre est en effet contraint par un
mouvement naturel de tout ramener à soi, de donner la préférence à la sauvegarde de son
bien-être plutôt qu’à celui d’autrui. L’indolence lui semble justifiée et invincible. L’irritation
n’est pas combattue, paraissant excusée par l’état de faiblesse. En somme, pour celui qui
souffre, l’égoïsme semble acceptable ; le seul bénéfice immédiat de cette épreuve est de
prendre conscience de la faiblesse de notre nature. Mais qu’en est-il de l’évangile du Christ ?
« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »
Le travail de l’évangile consiste à nous détourner de cet enfermement. Il fait prendre
conscience du Christ en ses souffrances, il rappelle à celui qui souffre qu’il fait partie d’une
communauté de souffrance où bien d’autres, en leurs douleurs, se tournent avec lui vers le
Seigneur. Le fondement de cette ouverture est la contemplation de Jésus à Gethsémani, où le
Seigneur trouve dans l’épreuve une manière d’unir sa volonté à celle du Père (cf. Mt 26,39).
Les souffrances du Christ ont été extrêmes, mais il a trouvé en sa passion le moyen d’être aux
affaires de son Père comme jamais dans sa vie humaine. Il pria pour ceux qui l’exécutaient (cf.
Lc 23,34), il entoura sa mère de la plus tendre attention (cf. Jn 19,26), il accueillit le larron
avec bienveillance (cf. Lc 23,43). Même sa demande « J’ai soif » (Jn 19,28) exprimait la
conscience claire qu’il accomplissait les Écritures. Ainsi, le Christ endura ses souffrances sans
retour sur soi, l’esprit tourné vers le Père, source de sa force, et vers le bien des hommes.
La méditation du chemin de croix, ne devrait pas, en ce sens, être limitée à une
dévotion pour le temps du carême, mais elle devrait nous accompagner toute l’année :
comment contempler de telles dispositions sans être porté à les imiter ?
Finalement, de telles souffrances apparaissent comme le moyen le plus approprié —
non pas nécessaire — pour se conformer au mystère de la vie filiale que le Christ apprit par ses
souffrances (cf. He 5,8.) Quel meilleur allié que la souffrance pour dévoiler la vacuité de ce
monde et de ses attraits ? N’est-ce pas ce qui explique pourquoi saint Paul, déjà affecté par les
tribulations et l’opposition, ajouta à ses épreuves une volontaire mortification de la chair ? La
perte de la vue (cf. Ac 9,9), l’écharde dans la chair (cf. Ac 12,7), les assauts de Satan (cf. 1Th 2,18)
apprirent à l’apôtre des Nations que l’affliction serait son quotidien et la garantie de son
abandon entre les mains du Père. Les souffrances ont revêtu l’attrait désirable des moyens
d’obtenir ce qu’on ne peut se donner soi-même, elles ont suscité la joie lorsqu’elles ont ouvert
son cœur à la plénitude de la grâce. Aucun saint n’a aimé souffrir, mais ils ont tous préféré la
souffrance aux facilités de la vie qui fortifient l’égo et étouffent la soif de Dieu. Conscients que
rien n’est détestable comme le péché, ils ont aimé les souffrances dans la mesure où elles leur
ont donné accès à l’état de grâce qu’ils convoitaient.
« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »
La souffrance viendra, peu ou prou, tôt ou tard. Pour beaucoup d’entre nous, elle est
déjà une compagne. Elle revêtira ses joyeux attraits à nos yeux enténébrés dans la mesure où
nous aurons décidé de renoncer à notre volonté propre. Mais il nous faudra encore percevoir
que l’amour ressemble davantage à la souffrance qu’aux douceurs que nous nous plaisons à
imaginer, nous aurons à apprendre comment l’agonie à Gethsémani est plus près du bonheur
parfait que les exaltations sensibles dont nous rêvons. Benoît XVI met ainsi en lumière
l’étonnante familiarité entre la souffrance et l’amour :
Le « oui » à l’amour est aussi source de souffrance, parce que l’amour exige toujours de
sortir de mon moi, où je me laisse émonder et blesser. L’amour ne peut nullement
exister sans ce renoncement qui m’est aussi douloureux à moi-même, autrement il
devient pur égoïsme et, de ce fait, il s’annule lui-même comme tel. (Spe Salvi, 38)
fr. Dominique Joseph, fsj
mars 2018
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